Samedi 18 avril 2009 6 18 /04 /Avr /2009 09:56

 

 

 


Gustave Moreau, Salomé


Les figures de femme fatale empruntées à la mythologie, comme Méduse, le Sphinx (ou plutôt les sphinges), Médée, les sirènes, ou encore les vampires (qu’on pense au Vampire de Baudelaire) obsèdent nombre d’écrivains de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces femmes à la beauté troublante et inquiétante, à la sexualité meurtrière, s’opposent à l’image tout aussi répandue de la mère modèle.

Parmi ces femmes fatales, la princesse juive Salomé a cristallisé les passions de grands écrivains et artistes de l’époque. Sur la demande de sa mère, Hérodiade (ou Hérodias), Salomé danse devant son beau-père Hérode Antipas pour obtenir la tête de saint Jean-Baptiste. D’un côté elle représente la sexualité mortelle (sa mère Hérodiade, qui la manipule en vue de se venger de Jean-Baptiste, est d’ailleurs elle-même une femme fatale), d’un autre elle conserve une certaine innocence, un côté enfantin. Les Evangiles la peignent plutôt comme une jeune fille irresponsable. Voilà une ambiguïté à même de créer un personnage voluptueux, troublant, dont l'orientalisme ajoute à l'attrait exercé.


La Salomé moderne naît avec la Salammbô de Flaubert. Gustave Moreau, qui avait déjà abordé le thème de Jean-Baptiste dans plusieurs tableaux, admira le roman. La lecture de Salammbô le fit passer du Baptiste à Salomé : il réalisa plus de soixante études de la princesse.


Curieux jeu d'inspiration mutuelle, Flaubert fut à son tour impressionné par certaines de ces œuvres et il revint à ce thème. Il écrivit sa version de l’histoire de Salomé (« Hérodias », dans Trois Contes, 1877) l’année où Moreau présenta son œuvre au Salon. Son intérêt se porta bientôt sur les rapports d’Hérode et d’Hérodias, et surtout sur la jalousie que ressent cette dernière à l’égard de sa fille. Car Hérode voit Salomé, et il tombe sous son charme : elle lui rappelle Hérodias jeune.

 

« Sans fléchir ses genoux en écartant les jambes, elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher ; et les nomades habitués à l'abstinence, les soldats de Rome experts en débauches, les avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise. Ensuite elle tourna autour de la table d'Antipas, frénétiquement, comme le rhombe des sorcières ; et d'une voix que des sanglots de volupté entrecoupaient, il lui disait - « Viens ! viens ! » - Elle tournait toujours ; les tympanons sonnaient à éclater, la foule hurlait. Mais le Tétrarque criait plus fort « Viens ! viens ! Tu auras Capharnaüm ! la plaine de Tibérias ! mes citadelles ! la moitié de mon royaume ! » Elle se jeta sur les mains, les talons en l'air, parcourut ainsi l'estrade comme un grand scarabée ; et s'arrêta brusquement. Elle ne parlait pas. Ils se regardaient. Un claquement de doigts se fit dans la tribune. Elle y monta, reparut ; et, en zézayant un peu, prononça ces mots, d'un air enfantin.- « Je veux que tu me donnes dans un plat... la tête... » Elle avait oublié le nom, mais reprit en souriant : « La tête de Iaokanann ! » Le Tétrarque s'affaissa sur lui-même, écrasé. »


Les manières enfantines de Salomé, son zézaiement, tranchent avec la lascivité de sa danse. Voilà qui a dû troubler plus d’un lecteur... Flaubert retrouve avec ce conte le style flamboyant (si différent du style "éteint", comme il disait lui-même, d'autres de ses textes) qui caractérisait Salammbô.


Dans son fameux roman A rebours (1884), Huysmans décrit maintes oeuvres littéraires et artistiques, et notamment les deux œuvres de Moreau que Flaubert admirait tant. Le héros, Des Esseintes, est un décadent reclus dans sa fastueuse demeure, entouré de livres rares (à lire les pages fameuses sur Baudelaire) et d’objets d’art, parmi lesquels les deux toiles de Moreau. La princesse symbolise le mal pour Des Esseintes. Ceux qui ont lu le livre et connaissent le personnage ne s'étonneront pas que cela le fascine...


 
Avec Mallarmé, la figure symbolique de Salomé évolue encore. L’idée de Mallarmé était de composer une œuvre qui illustrerait un nouveau type de vers. Il veut en effet « peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit ».

 


Oui, c’est pour moi, pour moi que je fleuris, déserte

 !

 

Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis

Sans fin dans de savants abîmes éblouis,

Ors ignorés, gardant votre antique lumière

Sous le sombre sommeil d’une terre première,

Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux

Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous

Métaux qui donnez à ma jeune chevelure

Une splendeur fatale et sa massive allure !

Quant à toi, femme née en des siècles malins

Pour la méchanceté des antres sibyllins,

Qui parles d’un mortel ! selon qui, des calices

De mes robes, arôme aux farouches délices,

Sortirait le frisson blanc de ma nudité,

Prophétise que si le tiède azur d’été,

Vers lui nativement la femme se dévoile,

Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,

Je meurs !
(...)


L’inachèvement de ce poème, intitulé Hérodiade, incita peut-être Oscar Wilde, qui avait rencontré Mallarmé, à écrire sa propre version de l’histoire, et cela en français. Les textes de Huysmans et de Flaubert avaient en outre éveillé son intérêt pour ce thème. Wilde envisagea Salomé de la même façon que Des Esseintes : « Sa soif de plaisir doit être infinie, et sa perversité sans limite. »


« Ma Salomé, a dit en outre le grand écrivain anglais, est une sœur de Salammbô ». Dans une perspective plus large, on voit que le personnage de Salomé a inspiré les plus grands (Massenet, Laforgue, Apollinaire se sont également penchés sur son histoire), et la princesse vivant au Ier siècle fut finalement une des premières femmes fatales de l’ère moderne, grâce au génie de ceux qu'elle a fasciné.


Par Nicolaï - Publié dans : Romans et nouvelles
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