Jeudi 27 octobre 2011 4 27 /10 /Oct /2011 19:20

 

 

 



Sans-titre

 

 

 


Dès qu’un mot ironique se trouvait au bout de sa langue, Ottilia le lançait dans la conversation. À cause de cette verve, elle avait été exilée par les aristocrates de sa ville et envoyée au royaume du Nord. On ne s’intéresserait guère à une telle broutille, si cette même Ottilia n’était devenue reine. Comment cela arriva-t-il ? Ce serait trop long à raconter. Mais cela eut lieu et le plus intéressant reste à dire.

Ottilia
avait un magnétisme extraordinaire, un don, une personnalité. Elle avait conquis un trône par ses grandes actions, elle s’y maintenait grâce à des qualités éminentes. La vie n’était pas difficile durant son règne. Son code de lois protégeait la liberté des femmes.

Le plus beau trait de son caractère était l’amour qu’elle avait pour le peuple. Son cœur l’attirait vers les paysans, les artisans, les ouvriers… Pourtant tout le monde se plaignait d’elle. Les habitants de sa ville natale l’avaient méprisée en dépit de ses capacités. Les citoyens de son royaume la dénigraient malgré ce qu’elle avait accompli.

Avec des pouvoirs considérables, et par conséquent avec des courtisans, elle gouvernait avec sagesse, respectant ses engagements à l’égard de ses sujets. À travers son altruisme, qui embellissait ceux qu’elle aimait, perçait un vif discernement, non dépourvu de causticité. On lui attribuait un courage à toute épreuve, du talent dans les affaires, de l’intelligence, de la diplomatie… Ottilia avait aidé les hommes les plus éminents de son époque. Elle avait réalisé d’excellentes choses. Mais de tous côtés fusaient les critiques, les mensonges, cela afin de satisfaire ce besoin fatal d’être médisant.

En outre, par certaines de ses idées, elle avait encouru l’indignation des religieux et perdu l’estime des traditionalistes. Ottilia reportait dans ses travaux la rage que lui inspirait l’ingratitude.

Cependant le Royaume nordique avait une loi incontournable. Après dix années de règne, la reine devait abdiquer en faveur d’une personne plus jeune. La future souveraine paraissait pressée de succéder à Ottilia.

Swanhilde, tel était son prénom, semblait digne de ce rang. Il était difficile d’être plus belle, mieux faite, plus vive et séduisante. Un poète aurait vu en elle luire une étincelle ! Mais ses lèvres finement ciselées exprimaient le dédain et refusaient les baisers. Swanhilde avait tant d’attraits qu’on oubliait combien elle était insensible.

En moins de rien les deux dames furent rivales au point qu’elles s’entr’appelèrent « ma chère fille » et « ma chère mère ».

Pour fêter le départ d’Ottilia, ducs et duchesses, comtes et comtesses, bref tous les gens de noblesse, furent invités dans le féerique domaine du Nord. Le peuple – rebut d’une société, bête monstrueuse à plusieurs têtes qu’on ne peut décrire en quelques mots – n’était pas convié. Swanhilde, femme de règles et de traditions, avait refusé sa présence.
Celle-ci déployait des efforts touchants pour donner une réception d’adieu parfaitement hypocrite.

Le bruit selon lequel Swanhilde organisait une fête somptueuse s’était répandu au-delà des limites du royaume, parvenant jusqu’à la ville natale d’Ottilia, où l’on ignorait sa véritable identité. Les hobereaux se mirent aussitôt en route vers l’éblouissant palais, dont la façade paraissait s’élever jusqu’aux cieux.
Un discours était annoncé au programme. Il est probable que ces hôtes imprévus s’en seraient bien passés.

Ottilia
les accueillit de la meilleure grâce du monde. Elle souriait mais ne saluait pas. Du reste, elle savait à quoi s’en tenir sur ses anciens compatriotes. Peut-être même les maudissait-elle.

Elle
était superbe à voir dans sa tenue d’apparat. On n’aurait pu dire qu’elle était belle, suivant les canons de la beauté ordinaire, mais son charme pénétrant ravivait les cœurs. Il était tout entier concentré dans ses yeux, qui semblaient un résumé du ciel.

Elle portait dans les cheveux un diadème qui scintillait. À ses doigts brillaient un rubis, une perle et des diamants. Sa tunique pourpre se courbait en draperies élégantes, jusqu’à ses pieds, suivant les inflexions de sa taille.
La magnificence qui l’environnait faisait partie de son pouvoir, ses richesses exerçaient une véritable ascendance.

C’était une femme d’allure quelque peu solennelle. Elle avait l’air de ne jamais s’être abaissée devant quiconque et de ne rien devoir à personne.
Par la délicatesse de ses traits amaigris, sa pâleur consumée, elle ressemblait plus à une apparition qu’à un être de chair. C’était malgré tout une philosophe qui aurait gardé le désir de plaire. Son activité mentale était continue, passionnée.

Lorsque tous les invités furent entrés dans la salle à festoyer, où une fontaine développait sa cascade d’eau et de marbre, près de mille personnes se mirent à table. Ottilia était passée la première, donnant le bras à son héritière, qu’elle avait placée sur son trône doré. Puis, cette reine calme et réservée, à la souffrance secrète, s’était assise à sa gauche.

Une surprise avait été ménagée. On vit soudain s’élancer des cygnes, jusque-là captifs sous des papillonnages de fleurs. De leurs grandes ailes blanches, ils soulevèrent des bouquets de roses et répandirent leur parfum sauvage.
Le lieu présentait ainsi un magnifique tableau ; mais les invités ne s’y intéressaient guère. Ils étaient peut-être blasés par ce genre de spectacle ou alors leur appétit les occupait plus que tout le reste.

Au milieu des rires d’incompréhension barbare, Ottilia promena sur la foule un regard profond. Elle observait les costumes, les robes, les bijoux de ses convives, mais elle ne voyait pas leur élégance. Ils dévoraient avec des dents jaunes de tartre le plus copieux, le plus friand des banquets. Ils se gorgeaient de viandes, attaquaient avec ardeur les civets de lièvre et brouets d’anguille, les salaisons, grosse chair, veau et perdrix, tanches bourrées à la sauce chaude, les tartes sucrées…

Le vin le plus savoureux coulait à présent de la fontaine. Tous s’empressèrent de lui dispenser des éloges. Ils s’enivraient pour prouver leur sincérité. En revanche, ils touchaient à peine aux coupes ouvragées, remplies de framboises qui semblaient des éclats de corail. Ces fruits n’éveillaient nul sentiment de délice parmi les surnourris. C’était là une sobriété dont de fins gourmets leur auraient été reconnaissants.

Les hôtes buvaient abondamment et discutaient très haut. Un certain ton nasillard donnait à leurs palabres la sonorité d’un babil de pies. Ces conversations ennuyaient
Ottilia, la blessaient presque. Elle éprouvait du dégoût à écouter la bêtise parler si fort.
Ces gens, qui n’avaient rien au plus profond d’eux-mêmes, étaient envieux de tout. Or le palais d’Ottilia passait pour le plus beau du monde. Que de richesses étaient là ! Meubles de bois de rose, vases du Japon ou de Chine, vitraux, sculptures grecques, rien n’y manquait. Les murs étaient garnis d’estampes et de tableaux qui les embellissaient singulièrement. Des lustres majestueux illuminaient les salons de mille feux. Dans les chambres brillaient des trésors d’argenterie ; c’était là une magnifique collection.

À l’étage, une bibliothèque était ouverte chaque jour aux poètes. Ils travaillaient sur des pupitres d’harmonie qu’on ajustait chez les luthiers. On trouvait là tous les chefs-d’œuvre d’intelligence, de délicatesse, de recherches…
La reine passait chaque nuit de sa vie parmi les livres enluminés. À l’aube, elle sortait boire une tasse de soleil. Dans son jardin d’agrément poussaient des plantes merveilleuses. Malgré le froid, toutes les fleurs étaient là dans leur plus bel épanouissement. Elles étaient les interprètes des sentiments de la reine : « Ma constance sera récompensée », affirmaient ses anémones ; « Mon cœur est heureux », disaient ses azalées ; « Je me souviens de vos mépris », menaçaient ses basilics.

Dans le feuillage lustré, les fruits avaient l’éclat de verres de couleur. Les grands roseaux d’un vert tendre, agités par quelque souffle qui emmêlait leur chevelure légère, se dressaient comme des queues de paons en panache.

Oui, tout était étudié dans ce parc orné de glaciers noirs. Il était si vaste que les jardiniers eux-mêmes n’en connaissaient pas la limite. Si on marchait très, très longtemps, on arrivait à une forêt avec des arbres enneigés, un lac gelé, et l’herbe glacée qui se brisait sous les pas. Dans les branches habillées de blanc, comme autant de mariées, vivaient des rossignols féeriques.

Quoiqu’elle ait bien d’autres soucis, Ottilia restait silencieuse à écouter leur gazouillement céleste. « Que c’est ensorcelant ! », songeait-elle avant de revenir à ses affaires.
À part les beautés de la nature, la reine n’avait devant elle que le spectacle de la mesquinerie humaine. Toujours entourée d’hommes avides et insatiables, elle n’entendait que de stupides calomnies. Était-ce pour cela qu’elle aimait tant la musique ? Celle-ci consolait ses oreilles. Ottilia adorait les œuvres de Sibelius, surtout lorsqu’elle était fatiguée des luttes de la vie.

Vers la fin de la soirée, u
ne foule de violonistes et de flûtistes, suivie d’autres musiciens, pénétra dans la grande salle. Ottilia, à qui Swanhilde demandait la raison de tant de préparatifs, dit que c’était pour fêter ses retrouvailles avec des amis d’enfance et ses adieux à la cour.
Elle leur réservait bien d’autres surprises.

Après son jardin, ce que la reine aimait le plus au monde, c’étaient les animaux. Elle
avait pour compagnon un chat nommé Cout’chou, créature vraiment fabuleuse.
Une tâche fauve étoilait sa fourrure de velours, d’un noir si profond que la lumière ne la lustrait pas, mais s’y absorbait, comme l’eau dans la terre qui la boit. On pressentait une force magique dans l’ambre jaune de ses yeux, pleins de mystères nocturnes. Tandis que ces parcelles de lune scintillaient, leur éclat pénétrait jusqu’aux funèbres solitudes de l’âme.

Cout’chou avait pour trait distinctif une sagacité étonnante. S’il ne s’agissait pas d’une bête, on emploierait même le mot « psychologie ». Il restait d’ordinaire sur son arrière-train, sa queue glissée sous lui, et ne ronronnait jamais. Il souffrait en effet d’une terrible maladie : il discernait les bas instincts, le noir mystérieux des cœurs, et cela lui enlevait toute illusion.

Cette particularité était très utile à sa maîtresse.
Avant de connaître Cout’chou, la vérité n’était jamais nue à ses yeux. Elle ne la voyait qu’au travers de masques et de déguisements.
Jadis, pour mieux connaître les hommes, Ottilia jetait quelques louis d’or par les fenêtres du palais. Comme une armée de fourmis diligentes, tous se déployaient aussitôt, fouillant ici, regardant là, et partout ! Deux baronnets millionnaires voulurent un jour s’emparer d’une même pièce, et une rixe éclata. Cela divertissait la souveraine. Son comportement ne s’appelait pas cynisme. En termes de cour, c’était malice tout au plus.

Ottilia
parlait alors de manière tranchante à ses courtisans : les philanthropes désabusés s’expriment souvent d’un ton bref. Mais ces caprices, dont elle s’amusait autrefois amèrement, d’eux-mêmes s’étaient consumés. Aujourd’hui, elle éprouvait du mépris pour ces jeux puérils.
Depuis qu’elle s’était liée d’amitié avec le chat, et qu’elle bénéficiait de son incroyable pouvoir, ses manières avaient changé. Après avoir observé les rides de leurs âmes, elle avait adopté à l’égard de ses semblables une attitude tristement indulgente.

Toutefois, face à ses anciens concitoyens, d’humiliantes images la visitaient. Son cœur adressait d’horribles grimaces au passé. L’ingratitude de ses sujets avait en outre exaspéré ses rancunes. Ce qui s’était assourdi en elle était voué à s’illuminer d’étranges feux, blafards et violents.
Ses efforts pour paraître gaie étaient trop évidents. Elle parlait d’une voix brisée et semblait anxieuse de finir une fête qui la mettait en fureur. La nuit paraissait interminable pour cette souffrance en éveil…

Absorbée dans ses sensations, elle découvrait en soi des rêves de vengeance et vivait un moment de haine, comme tout le monde en connaît. C’était pourtant un sentiment auquel la reine croyait avoir renoncé depuis des années.
Suivit une brève période d’accalmie. L’ivresse de sa colère s’amortit peu à peu, et Ottilia resta là, n’éprouvant plus que du dédain. Après un travail sévère sur sa propre personnalité, une idée traversa l’esprit de cette femme, laquelle avait développé une prodigieuse faculté d’invention.

Cependant, de toutes parts, un murmure admirateur entourait Swanhilde. La flatterie donnait de la noblesse à cette souveraine qui aurait eu du mal à situer son royaume sur une carte. Elle avait une foule infinie d’admirateurs qui lui témoignaient une grande déférence, presque de la servilité. L’amertume d’Ottilia voyait sans doute un courtisan dans chacun de ceux qui l’approchaient. Mais il y en avait encore trop sans compter ceux-là.
Jeunes et vieux, hommes et femmes, c’était une adoration générale et sans exemple, le poison de la flatterie. On ne connaissait déjà plus Swanhilde que sous le nom de « noble majesté ».

Cette émotion unanime la flattait. Elle se jetait dans des formules accueillantes où les naïfs apercevaient l’expression d’une sympathie instantanée. Avide de bonheur, elle riait beaucoup et même un peu trop. Tout juste n’oubliait-elle pas Ottilia, assise à ses côtés.
Celle-ci avait envie de s’en aller quelque part, de disparaître. Elle aurait aimé une petite maison, pourvu qu’elle y soit seule avec ses pensées et que personne ne sache où la retrouver. La jeunesse de Swanhilde et toute cette gaieté la déprimaient.

Il est regrettable qu’une telle personne, dont l’âme s’accordait à la nature et qui aimait la méditation, soit encline à la jalousie. Mais pouvait-il en être autrement face à cette orgie de flagorneurs ? Le caractère humain est ainsi.
Ottilia fixait sur l’assistance ses yeux rayonnant d’une lumière brûlante. Des plis circulaires se dessinaient violemment sur son front, même sa chevelure semblait en suivre les ondulations. On aurait juré qu’elle voulait déchiqueter tous ces gens -  au moins les humilier.

Une reine ne pleure pas en public ; elle en souffre d’autant plus. Tandis qu’elle prenait un air indifférent, en femme qui renonce à s’étonner, Ottilia allongea la main et dégusta une petite collation de fruits.
Sous cette insouciance désespérée, elle ricanait d’inimitable façon. La vie qu’elle menait, les reproches constants, sa sensibilité maladive, tout cela lui avait mis les nerfs à vif. Ses pensées lui paraissaient effrayantes.

Après l’énorme dîner, la conversation générale se fragmenta. Rien de distinct ne s’entendait dans le bruit de ces voix aux timbres aristocratiques. Il était minuit et les hommes, alourdis par leur repas, sommeillaient pour la plupart.
Un cri de rage les réveilla.

Ulcérée par ce qu’elle voyait ou se rappelait, il devenait impossible à Ottilia de résister au besoin de se venger.
Soudain les bougies s’éteignirent, ce fut l’obscurité complète. Tout paraissait environné par une atmosphère noire, flottant sur l’extérieur des choses.

Ottilia
caressait son chat qui, très étrangement, portait des lunettes aux verres fumés. Quand elle les retira, le doux regard de Cout’chou fit briller tous les yeux. Il pénétra l’âme des gens, effaça le prisme trompeur de leur apparence, les révéla tels qu’ils étaient et exhiba des monstres.
Cout’chou sondait les reins et les cœurs, savait juger quels instincts ou désirs étaient à l’œuvre dans un acte. Il déployait pour cela une puissance de perspicacité surnaturelle. Cout’chou avait aussi le pouvoir magique de dégager de la conscience les figures qui habitaient l’âme, puis de les matérialiser.

Une sombre clarté se répandit autour des assistants. Elle les enveloppa de ses rayons de ténèbres comme d’un vêtement. Cette lumière pénétrait les corps les plus épais et leur donnait une phosphorescence spectrale.
Chacun montra alors sa face cachée. Les aristocrates semblaient auparavant des gens convenables et distingués. Mais celui qui les regardait maintenant voyait bien ce qu’ils étaient vraiment. Les faisceaux lumineux éclipsèrent l’éclat des feux d’artifice, les cris d’horreur étouffèrent la musique, l’allégresse générale fut balayée par la panique.

La clairvoyance d’un être magique examinait les cœurs, les transperçait et en faisait sortir le fiel. Tous les assistants devinrent alors les marionnettes d’un monstrueux spectacle… C’était effrayant !
La duchesse de Mède - cette marâtre hargneuse, d’une méchanceté sournoise - vit des pattes d’araignée pousser hors de son corps. Il en sortit de toutes les coutures de ses vêtements ! Leurs extrémités étaient d’ignobles guêpes venimeuses, symbolisant les tentations agressives, obsessionnelles, d’une sexualité refoulée.

L’époux de cette matrone insatisfaite se transforma en effroyable créature, avec l’œil d’une carpe et le teint d’une courgette, la crête d’une poule et la peau d’une limace. Il paraissait une aberration de la nature due au croisement d’espèces différentes. Qu’il était hideux ! Sa lèvre inférieure pendait jusque sur sa poitrine obèse. Ses jambes avaient terriblement enflé et ses varices crevaient comme des bulles.
Malgré cela, sa femme posa sur lui un regard de désir et passa sur ses lèvres une langue fourchue. Des fourmis en profitèrent pour sortir de sa bouche.

Après un mouvement d’effervescence,
le délire souffla sur la foule ! Cout’chou ôtait à chacun son masque.
Un prince à gueule de chien vomit, à cause des émotions éprouvées, un pâté de chair humaine qu’il renifla avec intérêt. Cela lui semblait être du meilleur goût et sentir le lilas. Un peu consolé par cette saveur nouvelle, il regarda sa fille. Elle était bigote, c’est-à-dire laide et maussade, avec des seins flétris. Les traits de cette grenouille se déformèrent. Ils coulaient comme de la cire, mollissaient, et très vite les narines entrèrent dans la bouche telle une hostie. Elle cracha alors une prodigieuse quantité de blasphèmes et d’obscénités, pendant que sa poitrine devenait énorme et violette. À la moindre caresse, jaillissait de ses tétons un liquide répugnant.

Voici deux autres nobles, l’homme et la femme, ayant passé ensemble un quart de siècle, sans s’être jamais dit autre chose que des banalités. Correctement disloqués, ils s’aperçurent tout à coup dans la lumière et ne se reconnurent pas.
Il est vrai que leurs beaux vêtements étaient souillés de boue et de vomissures. Tels des coqs sur un tas de fumier, ils restaient pourtant aussi arrogants l’un que l’autre. Ils ne pouvaient se lasser de se contempler et se rejoignirent soudain dans un hideux baiser. Leurs nez, qui s’étaient allongés, les gênaient pour cela.
Monsieur était agité de frissons voluptueux ; Madame lâcha un gloussement de poule, son rire habituel. Il hennit comme un étalon, tandis qu’elle fermait ses yeux pourris par le pus, savourant tous deux une béatitude infinie.

Plus loin, un enfant considérait les parties de son corps, comme s’il avait cherché à deviner l’époque certaine de son malheur. Pauvre chérubin !
Il était si gentil, si blanc, si frais… mais bientôt… Cette mignonne créature ressemblait en fait à son grand-père. Corps menu, cheveux clairs, bouche édentée, défaut d’élocution, niaiserie, absence de mémoire, tout les rapprochait.

Scène intense où l’émerveillement se mêlait à l’effroi. Une charmante adolescente -  moitié oiseau, moitié poupée - se mit à vieillir si vite qu’on la crut centenaire. Le pinceau du temps avait chassé l’éclat d’une séduction juvénile. Il avait creusé à la place des traits rudes dans sa physionomie.
Elle leva au ciel sa main flétrie. Cette petite avait les aisselles remplies de furoncles. Égoïste, immature, cruelle, elle possédait les grâces pourries de l’enfance et de la vieillesse. Des ordures répugnantes poussaient sur sa figure comme des verrues. Son cerveau avait carrément enflé et sortait de ses oreilles.

Une sensation de frayeur s’empara de l’assistance. On entendait partout un bruit confus de voix qui s’expliquait facilement dans une situation aussi alarmante.
De l’ordre initial ne restait même plus les apparences… On aurait de la peine à se figurer le désordre qui régnait. Du côté de l’orchestre, c’était une « véritable vermine » qui jouait maintenant du violon. Il y avait aussi un vieux corbeau, l’ancien médecin de la cour, qui avait assuré son existence en tirant parti des craintes, de la bêtise et des maux d’individus aussi misérables que lui.

Des êtres étranges, composites, firent partout leur apparition. On ne reconnaissait pas tous les visages. Certains étaient livides, avec leurs crocs aigus ; d’autres, la tête dans une marmite, continuant à profiter du festin.
La plupart des participants à la fête ne savaient quelle contenance prendre... Figés de peur, ils voyaient les yeux de Cout’chou plonger en eux, ouvrant le fond de leur être intime. Une sueur froide couvrait leurs tempes. Ils voulaient s’éloigner, mais leurs pieds s’enracinaient au sol.

Ils prirent bientôt les formes d’animaux en proie au désespoir et à la fureur. Les terreurs de leur âme se précipitaient en cohortes hurlantes. C’était un incessant défilé de babouins buboniques et de crapauds bossus.
Oui, le public qui se pressait là présentait des aspects bien divertissants. Cette bouffonnerie, jointe à tant de figures étonnantes, faillit provoquer l’évanouissement de Swanhilde. L’étonnement paralysait cette jeune beauté. La rougeur qui l’avait animée fit place à une pâleur mortelle. Un dragon à trois yeux rampait vers elle… c’était son amant, le très séduisant Virgile, duc du But.

L’horreur de ce spectacle, l’ignorance sur la manière dont il se finirait, et l’extraordinaire phénomène qu’ils contemplaient, tenaillaient les gens d’une angoisse panique. Ce palais grouillant était un zoo de créatures agglomérées ; un marécage de crapauds et de limaces gigantesques.
Certains s’y noyaient dans des tristesses incroyables, dans d’inconcevables douleurs. Malgré l’impression de confusion totale, d’autres pensaient à tuer le chat. Cette idée enchanta la majorité des assistants qui la considéraient comme de toute justice. Ils n’aimaient pas qu’on se joue d’eux.

Cout’chou faisait à présent sa toilette, polissant ses poils avec sa langue. Il se gratta, bâilla et détendit ses pattes. Il restait auprès d’un moineau, sans l’ennuyer, et celui-ci se sentait bien à côté de lui. Il y a en effet un certain charme à se trouver près d’un être dangereux, surtout lorsqu’on le sent très calme. Cet oiseau était en outre un peu philosophe. Il observait les hommes et étudiait des créatures aussi curieuses.

Tandis que ces scènes avaient lieu, Ottilia était immobile telle une statue parmi les âmes qui tournoyaient. Son regard d’acier était celui d’un juge. Chaque invité la regardait avec l’agitation d’un malheureux qui touche au moment de sa sentence.

Elle prononça ainsi de la façon la plus implacable :
- Chacun de vous, en contemplant son voisin, perçoit ce qu’il est réellement. Car vous ne voyez pas votre propre aspect, vos vices, mais vous distinguez ceux des autres. De même, l’être le plus borné est clairvoyant sur les défauts d’autrui. Ma conclusion est que vous devriez voir en vous, comme vous apercevez les torts de vos semblables, et leur pardonner ainsi que vous excusez vos erreurs. Apprenez à discerner la faiblesse de votre nature : vous serez plus tolérants envers les individus et peut-être les aimerez-vous. Vous comprendrez que, si connaître la société suscite le mépris, la connaissance de soi engendre l’humilité. Les plus intelligents d’entre vous seront dès lors ceux qui se moqueront doucement d’eux-mêmes.

Son visage n’était pas seulement grave mais illuminé. Sur ses lèvres errait le demi-sourire d’une magicienne habituée à étonner autrui.
Elle énonçait ces choses d’un air pénétré mais riait sous cape, car ses convives arrogants ne payaient pas de mine. Assurément, on ne saurait faire l’éloge de son éducation. Son pouvoir -  ou pour mieux dire leur soumission - l’autorisant à beaucoup de libertés, elle avait pris celle de les ridiculiser.

Un silence crédule accueillit cet étrange toast. Plusieurs l’écoutaient en mastiquant, avec des apparences de ruminants
. Cette leçon de morale goguenarde s’accordait mal avec leur orgueil.
D’autres, qui pourtant se haïssaient, serrèrent les rangs comme sous la menace d’une effroyable griffe. Ils étaient accablés de lâcheté. À cet instant tous auraient juré qu’Ottilia était Dieu déguisé ou un de ses anges. Aussitôt ils éprouvèrent un soulagement, une sécurité. Ils n’étaient plus seuls, une présence surnaturelle les environnait. Sa sainteté était prouvée par ses dons merveilleux ; les miracles naissaient de ses mains. Sa parole sacrée versait un baume sur le désespoir… qu’elle avait causé.

La voix d’Ottilia devint sépulcrale :
- Si une reine a perdu l’estime de son peuple, et qu’elle est dégoûtée de lui, le mieux est de se séparer. Je pars et vais à la rencontre de moi-même. Cout’chou, Cout’chou ! appela-t-elle du ton amical qu’elle savait prendre en donnant à ses traits un air bon.

Alors le chat tourna la tête, ses yeux se fixèrent sur la reine. Son regard, ce rayon de lune, traversa la figure d’Ottilia, comme si elle était transparente. Soudain un cri immense ! Des bras tendus, des yeux effarés où la vision de la mort passa tel un éclair.

Ainsi que toute personne au monde, Ottilia avait une personnalité multiple. Cout’chou s’en tint aux meilleurs aspects. Quand sa prunelle aiguë pénétra sa conscience, il y mêla une certaine indulgence, peut-être de fins calculs, une once de psychologie, mais sans trop de parti pris.
Comme une seule pensée, énigmatique à elle-même, l’âme d’Ottilia jaillit et s’éleva vers le ciel.

Quittant ses habits terrestres, la souveraine se transformait en formes étonnantes. Elle changeait d’aspect toutes les secondes ! À cause de la luminosité, chacun ne voyait qu’une partie de cette apparition et percevait mal les couleurs. Tel spectateur voyait un brouillard de pluie ; tel autre, une vague étincelante qui prenait des teintes rouges, violettes et bleues.
Ottilia fuyait dans les profondeurs nocturnes ; le firmament renvoyait son image mystérieuse semée d’un or verdâtre. Elle rayonnait dans l’obscurité du dôme céleste, au milieu des étoiles à traînes de feu, et se dispersait en légères bandes de lumière. Cette fleur de la nuit, éclose à la clarté d’un regard, s’évaporait dans les cieux baignés de vapeurs noirs.

Sa tristesse s’était parée des ailes de l’espérance. Elle s’élança, rapide telle une fusée phosphorique qui parcourt l’atmosphère. Colérique et dévastatrice, elle explosa dans la rougeur du soir. Elle s’apaisa dans une douce quiétude et plana sous la lune de cristal, au-dessus de la nature sauvage et de l’industrie humaine. Elle resta suspendue, légère et éparse, dans les hauteurs de l’horizon.
Elle était un fantôme turquoise, une ombre qui se déployait dans l’air.

Ottilia était devenue une aurore boréale.

Mirage de la gloire et de la beauté, substance magique embellissant l’espace, la reine semblait avoir disparu. Pourquoi ? Comment ? On l’ignorait. Les assistants, affligés de lumière, se réfugiaient dans les ténèbres.
Le sentiment d’être sorti de leur corps pour pénétrer dans un autre, d’avoir fui des apparences trompeuses pour une vérité tangible, se dissipa peu à peu. Le charme fut soudain rompu. Les langues se délièrent et se mirent à monologuer sur cette disparition inattendue, subite, incroyable, que personne n’expliquait. L’impossibilité d’un tel phénomène, la certitude que ce n’était qu’un rêve, rassura cependant tout le monde.

Les hommes restèrent longtemps à vociférer. Prisonniers de leur égocentrisme, ils étaient incapables de s’écouter les uns les autres. Ils ne disaient rien : ils parlaient, parlaient… Il leur avait pourtant été donné de plonger leur regard jusqu’au fond d’une magnifique âme humaine, sur laquelle la solitude, le malheur, les calomnies, n’avaient fait que passer comme de légères nuées.





C
 ’était une belle nuit avec un peu de vent. Le silence régnait dans un village de France. Mais soudain on entendit des miaulements. Des yeux - par dizaines, par centaines ! - éclairèrent les ténèbres d’une lumière d’or, d’émeraude et de saphirs. Les chats étaient très calmes en contemplant les cieux, on aurait cru qu’ils rêvaient. Devant leurs prunelles, le fond noir étoilé d’argent subissait une métamorphose infinie.

La splendeur d’un paysage se révéla soudain.

Apparition du matin, Ottilia resplendissait dans le ciel.


Publié dans : Ecce femina
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Mercredi 19 octobre 2011 3 19 /10 /Oct /2011 19:20

 

(Article écrit à partir d’un texte de Jorge Luis Borges, à qui revient l’idée d’un Whitman, « homme triple ».)


La démocratie américaine… comment célébrer cette nouvelle espérance, quand on est un poète vivant à l’époque de son essor ? Un poète médiocre aurait composé une ode allégorique et emphatique. Walt Whitman (1819-1892)  exprime quant à lui son amour pour la vie libre, la nature et la démocratie, en créant un procédé nouveau. La démocratie est justement un fait nouveau, pense Whitman: pour en parler, il faut renoncer à suivre les modèles poétiques, aussi glorieux soient-ils.

Il choisit un héros, symbole de la démocratie multiple et qui devra donc être lui-même innombrable. Walt Whitman construit une figure complexe et étonnante qu’il nomme…. Walt Whitman. Ce héros est à la fois un simple journaliste et un homme que le journaliste aurait voulu être : un homme qui existe pour l’aventure et l’amour, parcourant toute l’Amérique. On ne s’étonnera plus, dès lors, qu’un des poèmes de son recueil s’intitule : Chant de moi-même. Dans ce texte, il narre un épisode héroïque de la guerre du Mexique, qu’il dit avoir entendu raconté au Texas, où il n’alla jamais. Ainsi se trouve illustrer le fait que Whitman évoque le Whitman qu’il aurait aimé être, et ce qu’il aurait souhaité vivre.

Whitman était double, mais pas seulement. Il était également "triple", et ce troisième personnage, c’est le lecteur, aussi changeant que le principal protagoniste de l’œuvre. Pour cela, Whitman a recourt au dialogue: le lecteur parle avec le poète et lui demande ce qu’il voit, ou bien il lui avoue la tristesse qu’il éprouve de ne pas l’avoir rencontré et aimé.

Ce personnage multiple est une grande invention. Elle est le fait d’un homme modeste, qui n’a pas vécu la vie qu’il souhaitait. Mais au-delà du mérite de cette invention, c'est tout le recueil Feuilles d'herbe qui m'a impressionné, c'est une des plus grandes oeuvres poétiques que j'ai lues. Feuilles d'herbea profondément influencé la poésie américaine, mais pas seulement. De nombreux poètes à travers le monde doivent quelque chose à Whitman. Le plus célèbre est peut-être Pablo Neruda.




   Chant de moi-même


Walt Whitman, un cosmos, de Manhattan le fils, Turbulent, bien en chair, sensuel, mangeant, buvant et procréant,

Pas sentimental, pas dressé au-dessus des autres ou à l'écart d'eux

Pas plus modeste qu'immodeste.

Arrachez les verrous des portes!

Arrachez les portes mêmes de leurs gonds!

Qui dégrade autrui me dégrade

Et rien ne se dit ou se fait, qui ne retourne enfin à moi.

A travers moi le souffle spirituel s'enfle et s'enfle, à travers moi c'est le courant et c'est l'index. Je profère le mot des premiers âges, je fais le signe de démocratie,

Par Dieu! Je n'accepterai rien dont tous ne puissent contresigner la copie dans les mêmes termes.

A travers moi des voix longtemps muettes

Voix des interminables générations de prisonniers, d'esclaves,

Voix des mal portants, des désespérés, des voleurs, des avortons,

Voix des cycles de préparation, d'accroissement,

Et des liens qui relient les astres, et des matrices et du suc paternel.

Et des droits de ceux que les autres foulent aux pieds,

Des êtres mal formés, vulgaires, niais, insanes, méprisés,

Brouillards sur l'air, bousiers roulant leur boule de fiente.

A travers moi des voix proscrites,

Voix des sexes et des ruts, voix voilées, et j'écarte le voile,

Voix indécentes par moi clarifiées et transfigurées.

Je ne pose pas le doigt sur ma bouche

Je traite avec autant de délicatesse les entrailles que je fais la tête et le coeur.

L'accouplement n'est pas plus obscène pour moi que n'est la mort.

J'ai foi dans la chair et dans les appétits,

Le voir, l'ouïr, le toucher, sont miracles, et chaque partie, chaque détail de moi est un miracle.

Divin je suis au dedans et au dehors, et je sanctifie tout ce que je touche ou qui me touche.

La senteur de mes aisselles m'est arôme plus exquis que la prière,

Cette tête m'est plus qu'église et bibles et credos.

(…)

 

Extrait de Chant de moi-même, traduction par André Gide.


 



Walt Whitman am I, a Kosmos, of mighty Manhattan the son,

Turbulent, fleshy and sensual, eating, drinking and breeding;

No sentimentalist-no stander above men and women, or apart from them;

No more modest than immodest.

Unscrew the locks from the doors!

Unscrew the doors themselves from their jambs!

Whoever degrades another degrades me;

And whatever is done or said returns at last to me.

Through me the afflatus surging and surging-through me the current and index.

I speak the pass-word primeval-I give the sign of democracy;

By God! I will accept nothing which all cannot have their counterpart of on the same terms.

Through me many long dumb voices;

Voices of the interminable generations of slaves;

Voices of prostitutes, and of deform'd persons;

Voices of the diseas'd and despairing, and of thieves and dwarfs;

Voices of cycles of preparation and accretion,

And of the threads that connect the stars-and of wombs, and of the father-stuff,

And of the rights of them the others are down upon

Of the trivial, flat, foolish, despised,

Fog in the air, beetles rolling balls of dung.

Through me forbidden voices;

Voice of sexes and lusts-voices veil'd, and I remove the veil;

Voices indecent, by me clarified and transfigur'd.

I do not press my fingers across my mouth;

I keep as delicate around the bowels as around the head and heart;

Copulation is no more rank to me than death is.

I believe in the flesh and the appetites;

Seeing, hearing, feeling, are miracles, and each part and tag of me is a miracle.

Divine am I inside and out, and I make holy whatever I touch or am touch'd from;

The scent of these arm-pits, aroma finer than prayer; This head more than churches, bibles, and all the creeds

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Dimanche 3 octobre 2010 7 03 /10 /Oct /2010 19:23

 

 


Degas, Gauguin, comme plus tard Matisse ou Picasso, étaient également sculpteurs, et d’un talent tel qu’ils apparaissent aujourd’hui comme des artistes ayant bouleversé la sculpture à la fin du XIXe siècle  (je ne cite pas Renoir, qui est venu très tard à la sculpture et me semble bien inférieur dans ce domaine).

 

    

 

 


 

Edgar Degas, Cheval arrêté, entre 1865 et 1881, statuette en cire avec socle en bois, H. 31,5 ; L. 39,7 ; P. 19,7 cm

 


Mallarmé surnommait Degas "le rigoureux", et en effet cet artiste était d’une rigueur extrême, notamment dans sa recherche de réalisme. « En art, disait-il, on n’a jamais le droit de s’écarter du vrai. Mais ce vrai, on ne le rend qu’à la condition de ne pas chercher de parti pris la laideur au point de ne voir qu’elle. J’ai le plus profond dégoût pour ces plats réalistes que nous voyons aujourd’hui appuyer, dans leur interprétation de la vie, sur le côté canaille des êtres. Le véritable réaliste ne dissimule pas, mais il met chaque chose à sa place. »

 

Degas vivait pour le dessin. Il utilisait la sculpture simplement pour "améliorer" sa peinture. Au salon de 1866, un des tableaux qu’il expose, Scène de steeple-chase, où il avait représenté un cavalier à terre, s’attira ce commentaire : « Comme ce jockey, le peintre ne connaît pas encore parfaitement le cheval ». Degas voulut donc progresser : « Pour arriver à une exactitude si parfaite qu'elle donne la sensation de la vie, il faut recourir aux trois dimensions, et cela non seulement parce que le travail du modelage exige de la part de l'artiste une observation prolongée, une faculté d'attention plus soutenue, mais parce que l'à-peu-près n'y est pas de mise. »

 

Degas modela ses sculptures en massant la cire. Il économisa son matériau en incorporant par endroits du liège. Degas a même utilisé le bouchon d'une bouteille de vin pour la tête du cheval.

 

 

 

 

 


 

Edgar Degas (1834-1917), Petite danseuse de 14 ans, modèle entre 1865 et 1881, statue en bronze avec patine aux diverses colorations, tutu en tulle, ruban de satin rose dans les cheveux, socle en bois, H. 98 ; L. 35,2 ; P. 24,5 cm

 


A
la mort de Degas, on trouva dans son atelier 150 sculptures. Du vivant de l'artiste, ces œuvres étaient restées à peu près inconnues du public, à l'exception de la Danseuse de 14 ans, que Degas montra à l'exposition impressionniste de 1881. Coiffée de vrais cheveux, vêtue d'un tutu et de véritables chaussons, présentée dans une vitrine à la manière d'un spécimen de musée, elle témoigne d’un réalisme poussé à l'extrême. Les critiques réagirent aussitôt : ils accusèrent Degas de représenter la fillette de manière bestiale ; on la compara à un singe ou un aztèque. On lui trouva un visage "où tous les vices impriment leurs détestables promesses, marque d'un caractère particulièrement vicieux".

 

 


 
Paul Gauguin (1848-1903), Soyez mystérieuses, 1890, bas-relief en bois de tilleul polychrome, H. 73 ; L. 95 ; P. 5 cm



 

 

Paul Gauguin (1848-1903), Idole à la coquille, entre 1892 et 1893, statuette en bois de fer, nacre, dent et en os, H. 34,4 ; L. 14,8 ; P. 18,5 cm



 

 

Paul Gauguin (1848-1903), Oviri, 1894, grès, H. 75 ; L. 19 ; P. 27 cm

 



Christopher Gray, auteur du catalogue Sculpture and Céramics of Paul Gauguin (1963), voit dans Oviri "l'expression de la profonde désillusion et du découragement de Gauguin. Il n'a que 47 ans et il a consacré ses forces à la carrière artistique pendant douze ans. Il lui semble qu'il ne fait pas de progrès. Son retour en France le conduit dans une série de désastres […] Le thème d'Oviri est la mort, le sauvage, le farouche. Oviri trône sur le corps d'une louve morte, écrasant son louveteau".

 


Toutes ces oeuvres sont conservées au musée d’Orsay.

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Lundi 2 août 2010 1 02 /08 /Août /2010 17:03

 

 




Le XVIIIe siècle en Russie est marqué par la figure d’une impératrice en la personne de Catherine II (1729-1796). Dans les premières années de son règne, elle défend les principes de l’absolutisme éclairé, ce qui va engendrer une nouvelle situation politique et sociale.




Pendant les trente-quatre années passées sur le trône, la tsarine manœuvre afin que son pays joue un rôle majeur dans le concert européen, et cela dans les domaines politiques, économiques et culturels. Catherine II se pose là en successeur de Pierre Ier (1672-1725) qui a recherché et mené à bien le rapprochement de l’empire avec l’Europe.

Pierre Ier a engagé une transformation complète du pays. Avec persévérance, et sans pitié, il a démantelé les anciennes structures et rompu avec les traditions. Son premier voyage en Europe (1697-1698) est la conséquence de son goût pour la culture et les techniques occidentales découvertes dans les faubourgs de Moscou où vivent des étrangers. Pierre Ier amorce une profonde transformation de son pays. L’entrée dans une nouvelle ère est inaugurée par l’abandon de l’ancien mode de calcul du temps byzantin et l’adoption du calendrier julien.

Il fonde, ce qui démontre un courage et une détermination extraordinaire en pleine grande guerre du Nord (1700-1721), la ville de Saint-Pétersbourg, qui ouvre l’accès à la mer Baltique. Pour aménager de la ville, le tsar attire architectes et artistes d’Europe occidentale sur les rives de la Neva. La nouvelle capitale (Pierre s’y installe en 1713) devient « une fenêtre sur l’Europe », selon les mots du poète Pouchkine.

La grande guerre du Nord, qui voit la Suède affronter une coalition formée de la Russie, du Danemark, de la Norvège et de la Saxe-Pologne (que rejoignent en 1715 la Prusse et Hanovre) marque la victoire de la Russie, nouvelle puissance dominante sur la mer Baltique et acteur majeur sur la scène européenne (la Suède face à tant d’ennemis puissants a tout de même accompli des prodiges guerriers pendant les vingt et une années de conflits : la bataille de Narva vit ainsi la victoire de 8000 Suédois sur… 23000 Russes).


Ce triomphe amène Pierre à renoncer à sa dignité de tsar pour adopter le titre d’empereur et le qualificatif de « Grand ».

Catherine II est une princesse allemande qui épouse en 1745 l’héritier du trône de Russie, Pierre III. Elle accède ensuite au trône à la faveur d’un coup d’Etat (autrement dit, elle fait assassiner son mari). Mais la souveraine se conduit en toute occasion en Russe fervente. C’est une femme très cultivée, dans l’esprit des Lumières. Elle entretient une correspondance avec Voltaire, dont elle se considère la disciple, mais aussi avec Diderot, Rousseau et le baron de Grimm. Partant de l’affirmation de principe : « La Russie est une puissance européenne », elle adopte les idées des philosophes d’Europe et surtout celle de Montesquieu et de son Esprit des lois.

Mais son règne connaît, dès le début, des révoltes paysannes, qui sont réprimées violemment. Au fil des années, ses conceptions éclairées s’estompent de plus en plus. Un temps envisagé, l’abolition du servage ne sera pas réalisée. Mais elle connaît des succès sur la scène internationale, qui aboutissent à l’agrandissement du territoire russe (aux dépens de la Turquie et de la Pologne). Elle entreprend une refonte de l'administration très importante (divisant notamment son immense pays en 50 gouvernements). Catherine II encourage aussi vivement les sciences, les arts, et favorise un nouveau discours architectural, en accord avec la modernisation de l’Etat. Le développement du style classique russe coïncide avec la période d’Europe occidentale.

 

 

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Samedi 17 juillet 2010 6 17 /07 /Juil /2010 18:49

 

  

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats

(Charles Baudelaire)

 

  

 

 

 

  

Pierre Puget naît à Marseille en 1620 dans une famille modeste et commence à s'initier à la sculpture chez un sculpteur sur bois, Jean Roman. En 1638, il fait son premier voyage en Italie ; il se rend à Florence et Rome et collabore à des oeuvres de Pierre de Cortone. De retour en Provence, il s'installe à Toulon et se spécialise dans les tableaux religieux.

 

     

En 1646, il reçoit sa première commande importante, le portail de l'hôtel de ville de Toulon. Il sculpte deux admirables figures d'atlantes supportant le balcon central. La forte expressivité de ses personnages sera la marque de Puget. Il fait ici référence aux Esclaves de Michel-Ange, tout en créant des visages marqués par l'angoisse.

 

 

 

 

 

  

De 1660 à 1667, Puget retourne en Italie, et séjourne surtout à Gênes. Il sculpte l'Hercule gaulois, aujourd'hui conservé au Louvre, qui était destiné à Fouquet pour son château de Vaux-le-Vicomte. Après l'emprisonnement du surintendant des Finances, l'oeuvre est placée dans le jardin du château de Sceaux, propriété de Colbert. Le thème est à comprendre comme un éloge de la monarchie française : Hercule gaulois est le fondateur mythique de Lutèce.

 

  

A son retour en France, en 1667, Puget est engagé par le service de la Marine royale à l'arsenal de Toulon et dirige pendant plus de dix ans l'atelier qui sculpe les énormes décorations des vaisseaux du Roi. Il est licencié en 1679 et travaille alors à ses créations personnelles, tout en réalisant des oeuvres pour le Roi.

   

On a souvent qualifié Puget d'artiste "maudit". C'était un marginal, un vrai caractère, mais un artiste respecté et recherché. "Maudit" semble un terme bien fort...

  

 

 

 

 

  

Les oeuvres les plus marquantes de Puget sont des sculptures destinées à Louis XIV, pour lesquelles Puget a pu choisir ses sujets et bénéficié, grâce à Colbert, d'importants blocs de marbre. Le Milon de Crotone (1683) est peut-être son chef-d'oeuvre (j'aime m'arrêter devant lui au Louvre, d'autant qu'il est exposé dans une très belle salle). On peut voir dans cette oeuvre une version moderne du Laocoon. La douleur de l'athlète dévoré par des fauves rappelle celle du prètre troyen. Cette sculpture prouve qu'un artiste du 17e siècle peut inventer une méditation morale à partir d'un sujet antique, tout en réalisant une prouesse esthétique. L'expression de souffrance ne se limite pas au seul visage, mais irradie toute la surface du marbre, travaillé de manière sublime.

 

 Cette oeuvre fait penser à la phrase de Puget  : "Je me suis nourri aux grands ouvrages, je nage quand j'y travaille et le marbre tremble devant moi, pour grande que soit la pièce." Puget est un des rares artistes de son temps à tailler lui-même ses sculptures en marbre en pratiquant la taille directe, remettant ainsi à l'honneur une tradition perdue depuis Michel-Ange. Puget est à la fois artiste et artisan.

 

  

Il est aussi un homme indépendant, qui a parfois maille à partir avec ses commanditaires, si puissants soient-ils, un artiste qui a exercé son talent en peinture et en architecture, mais qui a révélé son génie dans l'art de la sculpture.

 

 

 

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