Mercredi 11 novembre 2009






 

 

Goethe a qualifié ce tableau de « merveilleux » après l’avoir vu dans l’atelier du peintre allemand Caspard David Friedrich (1774-1840). La toile est en effet admirable par sa concision glaciale, qu’on pourrait qualifier d’« abstraite ». Elle atteint une synthèse parfaite entre la forme et le contenu spirituel. Le peintre met l’accent sur un espace horizontal étiré et simplifié, pour exprimer la valeur des deux dimensions, terrestre et céleste, qui sont juxtaposées mais qui se complètent. La suppression de la zone intermédiaire conduit l’œil du spectateur à pénétrer, après une pause sur la rive du premier plan, dans un monde transfiguré par l’immensité et l’obscurité relative, presque diaphane. Cette absence de zone intermédiaire accuse surtout l’affrontement des deux espaces pour mieux exprimer la dialectique des rapports spirituelles établis entre l’homme (le moine, mais aussi le peintre) et la nature (et, à travers elle, Dieu). Il est à noter que ce promeneur marche la tête entre ses mains, signe d’affliction (on sait que Friedrich avait un caractère des plus tourmentés) ou de méditation.


On pense que Friedrich aurait, dans un premier temps, prévu pour le ciel une tonalité nocturne, plus tard transformé en luminescence diurne. La lumière ne semble pourtant pas exprimer une force très positive ici (l’usage pictural qu’en fait Friedrich reste assez traditionnel et réaliste, rien à voir avec le traitement de la lumière chez son contemporain Joseph Turner, chez qui la pure expression rétinienne déborde les intentions réalistes; "ce Turner, c'est de l'or en fusion" disait très justement Goncourt).

On ressent d’autre part qu’un rôle fondamental est accordé au promeneur, qui malgré (ou en raison de) sa petite taille, apporte le sens de l’échelle humaine. Le spectateur , tel le promeneur sur la plage, participe en même temps de l’effroi et de la fascination de l’infini. Enfin, le Moine au bord de la mer nous suggère une méditation face à la mort, face à une nature divinisée et lointaine, ressentie comme indifférente.

Friedrich exprime dans ce tableau une nouvelle conception de l’œuvre d’art. Cette peinture peut en effet être perçue à travers une double lecture : simplement descriptive, romantique, dans le sillage de la sensibilité européenne opposée au néo-classicisme, ou plus secrète et codée, exprimant une attitude métaphysique. Tous les éléments de la composition ont chez lui une signification symbolique. Ainsi, dans ses autres œuvres, les montagnes sont des allégories de la foi ; les rayons du soleil couchant symbolisent la fin du monde préchrétien et les sapins symbolisent l’espoir. Il a lui-même écrit : « un paysage enveloppé de brume paraît plus vaste, plus sublime, il anime l’imagination et renforce l’attente, semblable à une fille voilée. L’œil et l’imagination sont généralement plutôt attiré par le lointain vaporeux que par ce qui s’offre aux yeux clairement de près ». 
 

Cette démarche était alors une nouveauté que l’Allemagne a eu du mal à accepter : les œuvres de Friedrich ont recueilli nombre de critiques hostiles. Tout le monde ne réagit cependant pas ainsi : le roi Frédéric Guillaume III de Prusse a acheté Le Moine au bord de la Mer. Et on dit que cette oeuvre a impressionné le grand architecte Schinkel au point que celui-ci a abandonné la carrière de peintre pour se consacrer à l’architecture (il a peut-être eu tort, quand on voit quel type d’œuvre il était capable de réaliser 
: link
).



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Jeudi 5 novembre 2009








 

Il s’agit là du premier chef-d’œuvre de Giovanni Bellini, admirable par l’expression des visages, la volumétrie solennelle des corps et la tonalité éclatante du rouge du vêtement de la Vierge, du bleu du ciel et du bleu du vêtement l’apôtre. Sur le cartouche en bas de la composition, on lit (non visible sur cette photo malheureusement) « Bellini Poterat Flere Ionnis Opus ». L’artiste aurait-il signé ainsi son œuvre, pour manifester sa fierté d’avoir réussi pareille merveille ? 


Le corps à la fois décharné et athlétique du Christ occupe, comme de juste, le centre de la composition. Si on célèbre souvent la beauté des mains peintes par Léonard de Vinci (qu’on pense à la Joconde, pour ceux qui veulent d'ailleurs lire une "théorie" sur cette oeuvre magistrale, voici un lien que m'a donné Charline : link où l'on apprend que Mona Lisa, je cite, "était à 83% heureuse, à 9% écœurée, craintive pour 6% et enfin, en colère à 2%"), on peut aussi dire combien les mains sont un éléments d’expression essentiel des œuvres de Bellini. On peut en outre admirer le dialogue muet qui s’instaure ici entre la Mère et le Fils, dialogue à la fois intense et contenue.

C’est donc une vision profondément humaniste que nous offre là Bellini. Un élément témoigne de l’importance de la représentation humaine ici : le peu d’espace laissé au paysage. Un historien d’art, Robertson, a remarqué depuis longtemps que les nuages rectilignes – que n’interrompent pas les bords du tableau – sont disposés de façon à reprendre la linéarité d’un sarcophage. La plastique des figures rappelle quant à elle celle d’une sculpture (comme celles de Donatello, fameux sculpteur de cette époque).


Le vénitien Giovanni Bellini (v. 1430-1516)  fut un des premiers peintres que j'ai aimés. Par la suite, l'attrait qu'il a exercé sur moi a beaucoup diminué, mais en revoyant cette oeuvre je me rappelle combien c'est un peintre digne d'admiration. L'oeuvre de Bellini, qui s'ouvrit à la peinture à l'huile, contient des atmosphères diaphanes et lumineuses, une richesse de tons et des variations chromatiques exceptionnelles, elle répond à un grand besoin de spiritualité et poursuit manifestement une beauté idéale. C'est en cela qu'il me touche - d'ailleurs je pourrais employer les mêmes mots pour tenter de qualifier un tout petit peu le génie de mon cher Léonard. Bellini est, à n'en pas douter, un des grands annonciateur de la Renaissance classique : qu'on pense au talent de ceux qui se sont formés dans son atelier, ils ont pour nom Lorenzo Lotto, Giorgione, del Piombo et surtout Titien.




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Samedi 31 octobre 2009



Voici une fameuse lettre de Flaubert que je relis avec toujours autant de plaisir (plaisir sadique, vu comment Flaubert démolit un "critique"). Dans ce texte, maître Gustave répond aux critiques d'un archéologue sur Salammbô, et ce n'est pas triste!

(Je retranche plusieurs paragraphes, vu la longueur du texte)





Monsieur Froehner, rédacteur de la Revue Contemporaine.


Monsieur,

Je viens de lire votre article sur Salammbô, paru dans la Revue Contemporaine le 31 décembre 1862. Malgré l’habitude où je suis de ne répondre à aucune critique, je ne puis accepter la vôtre. Elle est pleine de convenance et de choses extrêmement flatteuses pour moi ; mais comme elle met en doute la sincérité de mes études, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je relève ici plusieurs de vos assertions.

Je vous demanderai d’abord, Monsieur, pourquoi vous me mêlez si obstinément à la collection Campana, en affirmant qu’elle a été ma ressource, mon inspiration permanente ? Or j’avais fini Salammbô au mois de mars, six semaines avant l’ouverture de ce musée. Voilà une erreur, déjà. Nous en trouverons de plus graves.

Je n’ai, Monsieur, nulle prétention à l’archéologie. J’ai donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m’étonne qu’un homme illustre, comme vous, par des travaux si considérables perde ses loisirs à une littérature si légère ! J’en sais cependant assez, Monsieur, pour oser dire que vous errez complètement d’un bout à l’autre de votre travail, tout le long de vos dix-huit pages, à chaque paragraphe et à chaque ligne.


Vous me blâmez "de n’avoir consulté ni Falbe ni Dureau de la Malle, dont j’aurais pu tirer profit". Mille pardons ! Je les ai lus, plus souvent que vous peut-être, et sur les ruines mêmes de Carthage. Que vous ne sachiez "rien de satisfaisant sur la forme ni sur les principaux quartiers", cela se peut ; mais d’autres, mieux informés, ne partagent pas votre scepticisme.

Je n’ai point inventé Kinisdo et Cynasyn, "mots, dites-vous, dont la structure est étrangère à l’esprit des langues sémitiques". Pas si étrangère cependant, puisqu’ils sont dans Gesenius.

Un orientaliste de votre érudition, Monsieur, aurait dû avoir un peu d’indulgence pour le nom numide de Naravasse que j’écris Narr’havas, de Nar-el-haouah, feu du souffle. Vous auriez pu deviner que les deux m de Salammbô sont mis exprès pour faire prononcer Salam et non Salan, et supposer charitablement que Égates, au lieu de Aegates, était une faute typographique, corrigée du reste dans la seconde édition de mon livre, antérieure de quinze jours à vos conseils.

Mais puisque vous êtes descendu jusqu’à ces chicanes de mots, j’en reprendrai chez vous deux autres : 1° Compendieusement, que vous employez tout au rebours de la signification pour dire abondamment, prolixement, et 2° Carthachinoiserie, plaisanterie excellente, bien qu’elle ne soit pas de vous, et que vous avez ramassée, au commencement du mois dernier, dans un petit journal.

Trois lignes plus bas, vous affirmez, avec la même... candeur, que "la plupart des autres dieux invoqués dans Salammbô sont de pures inventions", et vous ajoutez : "qui a entendu parler d’un Aptoukhos ?" qui ? d’Avezac Cyrénaïque. "Qui ne sait que Micipsa n’était pas une divinité mais un homme ?" or c’est ce que je dis, Monsieur, et très clairement, dans cette même page 91, quand Salammbô appelle ses esclaves : "À moi Kroum, Enva, Micipsa, Schaoûl !"

Malgré "vos connaissances acquises", vous confondez le jade, qui est une néphrite d’un vert brun et qui vient de Chine, avec le jaspe, variété de quartz que l’on trouve en Europe et en Sicile. Si vous aviez ouvert, par hasard, le Dictionnaire de l’Académie française, au mot jaspe, vous eussiez appris, sans aller plus loin, qu’il y en avait de noir, de rouge et de blanc. Il fallait donc, Monsieur, modérer les transports de votre indomptable verve et ne pas reprocher folâtrement à mon maître et ami Théophile Gautier d’avoir prêté à une femme (dans son Roman de la Momie) des pieds verts quand il lui a donné des pieds blancs. Ainsi, ce n’est point lui, mais vous, qui avez fait une erreur ridicule.

Si vous dédaigniez un peu moins les voyages, vous auriez pu voir au musée de Turin le propre bras de sa momie, rapportée par M. Passalacqua, d’Égypte, et dans la pose que décrit Th. Gautier, cette pose qui, d’après vous, n’est certainement pas égyptienne. être ingénieur non plus, vous auriez appris ce que font les Sakiehs pour amener l’eau dans les maisons (...)

Je termine, Monsieur, en vous remerciant des formes amènes que vous avez employées, chose rare maintenant. Je n’ai relevé parmi vos inexactitudes que les plus grossières, qui touchaient à des points spéciaux. Quant aux critiques vagues, aux appréciations personnelles et à l’examen littéraire de mon livre, je n’y ai pas même fait allusion. Je me suis tenu tout le temps sur votre terrain, celui de la science, et je vous répète encore une fois que j’y suis médiocrement solide. Je ne sais ni l’hébreu, ni l’arabe, ni l’allemand, ni le grec, ni le latin, et je ne me vante pas de savoir le français. J’ai usé souvent des traductions, mais quelquefois aussi des originaux. J’ai consulté, dans mes incertitudes, les hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je n’ai pas été mieux guidé, c’est que je n’avais point l’honneur, l’avantage de vous connaître : excusez-moi !

Si j’avais pris vos conseils, aurais-je mieux réussi ? J’en doute. En tout cas, j’eusse été privé des marques de bienveillance que vous me donnez çà et là dans votre article et je vous aurais épargné l’espèce de remords qui le termine. Mais rassurez-vous, monsieur ; bien que vous paraissiez effrayé vous-même de votre force et que vous pensiez sérieusement "avoir déchiqueté mon livre pièce à pièce", n’ayez aucune peur, tranquillisez-vous ! Car vous n’avez pas été cruel, mais... léger. 


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Mercredi 28 octobre 2009




Micholas Elwiro, ce nom en imposait. Le succès, ce n’est pas rien : l’attention des journalistes, l’intérêt des ménagères, l’estime des riches, le mépris du misanthrope. Chacun accordait les compliments d’usage à ce célèbre écrivain, que nul n’éprouvait plus le besoin de lire, à l’exception de ma mère. Elle restait parfois plongée des heures dans ses livres, au lieu de se plaindre, ce dont j’étais reconnaissant à Elwiro. Selon elle, il savait tout, avait des notions de tout (que des notions justement). Les textes de « ce cher Micholas » la consolaient de ses malheurs, qu’elle croyait grands, et redoublaient sa joie, quand elle en avait. Il était son admiration et son idole. Elle s’était nourrie de son dernier roman et avait donc eu une indigestion de bêtise.

Je ne dis pas que les auteurs en vogue témoignent de plus de talent, d’intelligence ou d’imagination. Tous ces gens-là sont de brillants idiots qui ne savent pas leur métier. L’expérience m’a appris que la plupart sont égocentriques. Ils recherchent toujours un style et ne parlent que d’eux-mêmes : ils croupissent dans la puanteur de leur propre reflet.

S
elon ma mère affectionnée, Elwiro n’était pas à l’affût de tous les vents de la mode et de la publicité ; il avait déjà trop de succès. C’était vers cet homme qu’elle m’envoyait. Ils entretenaient une correspondance depuis des années, et elle lui avait exposé mes difficultés. Il avait alors proposé de me faire passer un entretien d’embauche. Souvent confiné chez lui par une arthrose très douloureuse, cet homme vieillissant était en quête d’un secrétaire particulier, dont l’envergure intellectuelle serait telle qu’il pourrait l’écouter monologuer. Pour un salaire de misère, il va de soi.

Amer est le pain des autres, dit Dante, et durs à gravir les degrés d’une demeure étrangère. Surtout quand il y a de la merde sous la porte par laquelle il faut passer.

« Et quel genre de travail crois-tu qu’un garçon comme toi peut trouver ? Qui va employer un pareil incapable ? »
- C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux.

Ma mère avait entrevu dans ce boulot l’avènement d’une condition meilleure. Sa volonté était despotique : surtout si ça la débarrassait de moi et me donnait une situation où un peu d’argent lui irait.

Tout cela était très bien, mais ne répondait pas à mes attentes. Je ne voulais pas travailler pour Elwiro, dont je méprisais la personnalité. De là, de terribles colères maternelles ; pour ne pas changer.

-
Nettoie une bonne fois cette cochonnerie de chambre, espèce de poubelle ambulante ! On nage dans la crasse ici !

-
Un être tel que moi ne nettoie pas, chère maman, il dissimule sous le lit.

Enfant, j’avais vécu isolé, n’avais appartenu à aucune troupe de gamins (il serait plus juste de dire : « troupeau »). Ils éprouvaient à mon égard une de ces antipathies de gosse, brutales et sans raison. Ils cherchaient un moyen amusant de me torturer. Et je me laissais insulter, taper, tourmenter… Le désir de les humilier à mon tour me dévorait, mais ma dignité elle-même ne voulait pas se rebeller.

Alors, pour me soulager, je supposais que tout était comme je le souhaitais, rêvant que j’étais devenu très beau et très fort. Je me racontais une de ces histoires insensées, que je finissais par croire plus réelle que la réalité. Dès cette époque, j’excellais à la mythomanie.

Au fond, quand j’y pense, j’ai très peu changé ; le sort m’avait rivé dès mes premiers pas à la fonction que je devais accomplir : brebis galeuse et bêlante.

Je n’avais pas onze ans, lorsque mon caractère montra les premiers symptômes d’une altération morbide. Je m’enfermais en moi, me taisais pendant des heures, composant de la musique avec une joie silencieuse. Durant l’adolescence, la peur des autres me harcela – et fut seulement relayée par le dégoût de la vie.

À l’époque, mes camarades m’avaient donné un surnom : « Le pédé », car il m’était impossible d’exercer le métier d’adolescent viril. Racontés en ma présence, leurs exploits étaient une effronterie qui les rendait contents.

Ils s’étaient mis en tête que je puais ; voilà pourquoi ils me frappaient. Une fois, alors qu’ils voulaient me lyncher à la sortie du collège, je m’étais réfugié dans les jupes de ma mère
– il me semble parfois que j’y suis encore. À cette occasion, elle avait tenu à dire ce qu’elle pensait de son fils, cette chiffe pleurnicharde.

Ce n’était pas la tendresse qui l’aveuglait.

« Je suis si fatiguée, si nerveuse, de porter mon gamin sur le dos. »

Je vivais dans une crainte perpétuelle de son humeur coléreuse. J’étais une poule mouillée, un nain qui n’éjaculait que de l’eau claire. Maman aurait sans doute préféré que je sois une fille. Elle aurait ainsi comblé de cadeaux sa triste enfance ressuscitée.

Un fil d’incompréhension nous attachait l’un à l’autre. Elle ignorait qu’il y avait en moi une forêt des chimères, d’incessants orages et les tours d’un palais – monde agité et beau dont l’accès lui était interdit. Entre nous, il n’y avait qu’un silence morose, fait de griefs que je taisais, car je les jugeais irréparables.

« Ah ! pourquoi ne puis-je pas entrer dans sa tête, rien qu’une fois ? »

C’était le seul endroit où j’étais à peu près tranquille.

La moindre joie, si elle n’était pas causée par ma mère, excitait ses brusques percées de jalousie, peut-être de dépression. Je lisais dans ses yeux une sorte de peur méchante : cette détresse des êtres dont la vie n’est qu’une source de tourments, incapables de s’arracher du chaos et insensibles à toute autre réussite. Pourtant, si je venais à mourir, elle aurait beaucoup de chagrin pendant une semaine.

La musique était tout ce que j’ambitionnais. Un emploi chez Elwiro me permettrait peut-être de mener une existence féconde.

« Je ne sais pas s’il a jamais existé une intelligence plus fine que la sienne : on peut se fier à ses avis. Micholas est habitué par son métier à sonder jusqu’au plus profond des âmes. »

Je savais bien qu’on ne me menaçait pas d’une contrainte effective. Ce n’était pas ce que je craignais. La puissance d’un entourage décourageant, l’habitude des déceptions, voilà ce qui m’effrayait : et c’était avec ce péril que je devais tenter le combat.

– Mais attention ! Me voici arrivé. Rien ne va plus ! Les jeux sont faits !

Et je me demandais à voix haute, en me tordant les mains, tant était grande mon appréhension :
– Que vais-je dire ? Par où commencer ?

C’était dans cet état d’esprit que je boitais vers l’entretien. Je trottais, l’échine pliée, comme un âne, le long de la très vaste maison d’Elwiro – demeure de style néoclassique installée à contretemps dans un quartier d’affaires.

Aussitôt l’image d’une jeune femme surgit à la fenêtre du bâtiment. Je trébuchai, il me sembla tomber dans un abîme creusé avec une pioche de cimetière, je voulus crier, et me retrouvai à étreindre le bitume. À cet instant me parvint le son d’un orchestre lointain. Face à ce fait vraiment étrange, je restai prostré, le cou dans les épaules.

– Il faut que tu sois calme. Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu fais ? Relève-toi, imbécile ! me sermonnais-je en m’activant enfin.

Je me soulevais avec précaution et sentis en moi une force que la maladie n’avait pas épuisée. Le délire était passé, c’était bien la réalité qui recommençait.

J’arrivais chez Elwiro presque en retard.

D’ordinaire, exact comme l’aurore, je ne manquais jamais l’heure de me moquer d’un poseur. Celui-ci se tenait là comme un point d’interrogation. Son uniforme de sous-fifre lui donnait une allure comique. Je pensai m’en amuser à l’occasion. Pour le moment, il m’examinait de la tête aux pieds. Il n’y avait aucune trace de politesse dans son regard. C’était une figure assez farouche et renfrognée, des cheveux grisonnants, l’œil hypocrite.

Cet homme illustre devait à son talent formidable l’éminente position qu’il occupait : domestique de Micholas Elwiro. L’objet principal de sa vie consistait à servir un fumiste.

Cet animal monstrueux et abject était très heureux, car le songe enchanteur de l’imbécillité se fixait dans son cerveau. Il en va autrement pour ceux qui ont des rêves sans illusion.

– Monsieur ? dit-il avec une supériorité puérile.

Puis il me toisa avec insolence. J’avais donc l’air si minable ? Mon impuissance à le remettre à sa place s’étira en un long bâillement.

– Mmmh, entretien, avec mmmh Elwiro, bonjour !

Ce dernier mot était un simple effet de l’amabilité. J’avais dit le reste timidement, comme on sonne à la porte d’un psychopathe. Devoir dire « bonjour » suffisait à me donner l’envie de m’aplatir contre un mur. Je ne parlais que très bas, car il me semblait avoir dans la bouche quelque chose de pâteux, ma langue peut-être.


J’attendais la réponse du majordome ; il garda le silence, mais cela en disait assez.

– Très bien, Monsieur. Quel-est-donc-votre-nom ?

Ce genre de personnage avait l’habitude d’humilier tous ceux qui ne pouvaient pas cogner. Il m’avait dit « Monsieur », ce qui était grotesque et déconcertant. Mais pourquoi se gêner, n’est-ce pas ? Tout est permis avec Sunny. Gentil crétin. Ils verront pourtant...

J’admire messieurs les hommes : leurs défauts leur paraissent des minuties, alors qu’ils regardent ceux d’autrui avec un microscope. S’ils apprenaient à voir l’infirmité de leur nature, on pourrait espérer qu’ils comprendraient mieux leurs semblables. Mais l’être humain est plutôt enclin à transférer sur son voisin ses propres abus.

Celui-ci souriait comme tous ceux qui me rencontraient.
« Ouais, ouais, c’est pas la peine de me reluquer comme ça, et ce n’est pas non plus la peine de ricaner. Tu parles d’un domestique ! Il y a vraiment de quoi rigoler. Gredin visqueux ! Un larbin, oui, et typique en plus, en plus ! »

En théorie, c’était le moment ou jamais de flanquer à cet impertinent un coup de pied aux fesses, mais j’avais beau être hargneux, j’étais affligé d’une tendance à la lâcheté. Quelle honte de subir et de ne pas manifester la moindre réaction…

J’étais obligé d’entrer dans cette maison et d’y paraître comme inférieur ; j’allais subir un interrogatoire. C’était une torture ; mais je tendais mes forces pour prouver ma valeur.

Imaginons un jeune homme beau, intelligent, drôle, brillant, et songeons maintenant à son contraire. Rien d’imposant dans ma piteuse personne. Je n’avais pas beaucoup grandi, ayant l’apparence d’un enfant. Mes traits étaient inachevés ; je semblais à peine ébauché. J’étais pourtant marqué par le regret, les rêves inhabités, des passions consumées, les illusions déplumées et tutti quanti.

J’avais l’aspect de ceux qui savent leur malheur durable, tellement malchanceux que mon ange gardien avait jeté l’éponge. Comme l’a écrit un philosophe quelconque, le plus grand empire qu’on puisse avoir, c’est l’empire sur soi-même. Je n’avais rien d’impérial. En fait, j’avais juste la même taille que Napoléon tout en étant beaucoup – mais beaucoup – plus bas sur l’échelle humaine. En
conséquence de ma vie très sédentaire, presque celle d’un invalide (ce que j’étais selon plusieurs points de vue), je possédais très peu de musculature. Je donnais l’impression de souffrir d’une difformité, même si je n’exhibais pas de malformation précise. Cette faiblesse était un facteur important de la peur que reflétaient mes yeux : peur d’autrui, de la vie.

Un observateur superficiel, me jetant un bref regard, aurait conclu que j’étais un gamin niais et faible. Un individu plus perspicace, et examinant bien mes traits, aurait eu un moment d’hilarité.
On se doute qu’avec un tel physique aucune femme n’aspirait au rare mérite de ma conquête : dommage, la plupart auraient réussi.

En quoi réside le charme ? Qu’est-ce que cette mauvaise aura qui entoure certains individus et fait qu’ils déplaisent ? Quelle en est l’origine ? J’ai passé des heures à la chercher.

L’isolement m’avait façonné à son image. La présence d’un homme – d’un seul – entravait aussitôt ma façon d’être. J’étais capable, en tête à tête avec moi, d’imaginer des traits d’esprit, des réparties à des phrases que nul n’avait prononcées, fulguration d’une sociabilité intelligente sans personne à la ronde. Mais au milieu des gens…
Bref, j’avais une sale tête. Ça ne faisait rien, j’étais très mal ainsi.

Le bourgeois majordome avait des yeux d’une rougeur éclatante où je distinguais quelques veines bleues. Très étrange. Cela venait peut-être de la chaleur que son corps éprouvait auprès de ses fourneaux. Il était affreusement laid, mais pareille laideur est naturelle à cet âge.

« Ne lui prête pas attention, m’aurait intimé ma mère. C’est le niveau smic, ces types-là ! »

Si seulement j’avais pu être seul dans ma chambre, mon « coin tranquille », à travailler au milieu de mes vinyles… J’aurais voulu m’enfuir, partir vers un endroit quelconque – cabane ou désert – qui, par-dessus tout, ne soit pas cet endroit-ci.

J’entrais dans un salon, sans savoir très bien, ainsi que cela m’arrivait toujours, comment je devais me conduire. La maison était magnifique ou du moins me parut telle. Partout, des tapis, des meubles dorés qui avaient l’air de provenir d’un héritage royal, des bibelots luxueux. Aux murs étaient accrochés des tableaux dont le sujet aurait été jugé très indécent par ma mère. Ouais, tout cela faisait assez lupanar.

« Et toi, combien de temps te faudra-t-il encore attendre ? »

Ce luxe me semblait déplacé, puisque je n’y prenais aucune part.

– Normal, marmonnai-je, je ne suis pas fils de bourges et n’ai escroqué ni rançonné personne.

« Tu désires la richesse, une belle maison et la célébrité ? Il faut mettre à l’œuvre des leviers plus solides et des trames plus complexes. »

J’arrivais enfin à la pièce la plus hideuse de ce magnifique appartement. Et me voici dans un fauteuil, où personne ne m’avait demandé de me mettre.

À peine installé, l’air anormalement chaud se condensa et prit la consistance d’un homme. Sa physionomie était sarcastique. Il était au téléphone et éclatait de rire à chaque instant. Sans dire une parole, il me fit signe de patienter. Je baragouinais une formule polie et promenais mon regard. Il y avait là une bibliothèque gothique où se trouvaient tous les ouvrages de Micholas Elwiro. Apparemment, ce monsieur s’appréciait beaucoup. Ses derniers livres étaient pourtant infâmes et dégoûtants ! Les aurais-je ouverts, il en serait peut-être sorti un cafard effrayé.

« Mais comment va-t-il te recevoir ? s’interrogeait ma mère la veille encore. Tu as un comportement si bizarre... »

Je patientais, avec le secret espoir qu’Elwiro aurait un empêchement et que je pourrais repartir, la conscience au repos, mais je n’eus pas à attendre longtemps. L’inconnu raccrocha et prononça avec une tranquille certitude :

– Sois le bienvenu, Sunny. Tu veux bien que je te tutoie ? C’est que je pourrais presque être ton père…

J’avais honte de me voir traiter aussi familièrement, mais fis preuve de bonne éducation :

– Roui.

J’étais bien obligé, par politesse, de dire oui. Jamais réponse ne fut plus hypocrite ! Il y avait là un geste qui m’humiliait. Cet homme, qui m’abordait en bon camarade, me parut en réalité méprisant. J’aurais préféré de la réserve, attitude plus respectueuse.

L’autre se rendait compte de l’impression qu’il produisait. Tout éminent égocentrique qu’il soit, il devait être assez fin pour deviner ma fierté poussée à l’extrême, ma pudeur blessée. Ce personnage me parlait cependant avec une familiarité étudiée.

J’étais face à Micholas Elwiro.




- Publié dans : Je me suis trouvé... à Corona Boréalis
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Mardi 20 octobre 2009









On continue avec les perles de nos amis politiques, et on retrouve certains spécialistes du sujet:


"Mamère Noël est une ordure" (Michel Charasse)

"Je crois que nous sommes d’accord, le passé est fini" (George W. Bush)

C'est un texte facilement lisible, limpide et assez joliment écrit : je le dis d'autant plus aisément que c'est moi qui l'ai écrit" (Valéry Giscard d'Estaing au sujet du projet de Constitution Européenne)

"Si Bush et Thatcher avaient eu un enfant ensemble, ils l'auraient appelé Sarkozy" (Robert Hue)

"De plus en plus, nos importations viennent de l'étranger" (George W. Bush)


En matière de politique internationale, on ne retient mes propos que si je dis une connerie" (Jacques Chirac)

"La droite et la gauche, ce n'est pas la même chose" (Pierre Mauroy)

"Saint Louis rendait la justice sous un chêne. Pierre Arpaillange la rend comme un gland" (André Santini)

"La troisième priorité est de donner la première des priorités à l'enseignement" (George W. Bush)

 

Cette semaine, le gouvernement fait un sans faute ; il est vrai que nous ne sommes que mardi" (François Goulard)

"Notre nation doit s'unifier pour se réunir" (George W. Bush)

''Je sais ce que je crois. Je continuerai à exprimer ce que je crois, et ce que je crois... je crois que ce que je crois est bien" (George W. Bush)

"J'étais partisan du non, mais face à la montée du non, je vote oui" (Manuel Valls)

Je me demande si l'on n'en a pas trop fait pour les obsèques de François Mitterrand. Je ne me souviens pas qu'on en ait fait autant pour Giscard" (André Santini)

"Le pétrole est une ressource inépuisable qui va se faire de plus en plus rare" (Dominique de Villepin)

"Villepin fait tout, je fais le reste" (Renaud Muselier)


La moitié du nuage d'ozone qui sévit dans la région parisienne est d'importation anglaise et allemande" (Roselyne Bachelot)

"Il est plus facile de céder son siège à une femme dans l'autobus qu'à l'Assemblée nationale" (Laurent Fabius)

"Bien sûr que je suis de gauche ! Je mange de la choucroute et je bois de la bière" (Jacques Chirac)

Je suis venu dire aux Français qu'il est temps de renoncer au renoncement" (Jacques Chirac)

"Voici que s'avance l'immobilisme et nous ne savons pas comment l'arrêter" (Edgar Faure)

"Pour une fusillade qui est mortelle, il y en a environ trois sans mort d'homme. Et, mes amis, cela est inacceptable en Amérique. C'est totalement inacceptable. Et nous devons agir" (George W. Bush) 

Ça m'en touche une sans faire bouger l'autre" (Jacques Chirac)

"Je ne pourrais pas imaginer quelqu’un comme Oussama Ben Laden comprendre la joie de Hanoukka" (George Bush)

"Victor Hugo disait joliment 'la nature nous parle, mais nous ne l'écoutons pas'. Je ne suis pas sûr d'ailleurs qu'il parlait d'écologie à ce sujet, mais enfin, peu importe" (Jacques Chirac)

 

Et une phrase finale du fabuleux J.-P. Raffarin : La France n'est pas claustrophobe. Les nouveaux membres de l'Union ne seront pas une menace  pour l'emploi en France parce que notre productivité est plus élevée, ils ne seront pas une menace  sociale parce qu'ils respectent nos règles qu'ils ont décidé d'accepter. (pas sûr qu'on comprenne de la même manière le mot « claustrophobe ».) 



 

 

- Publié dans : Humour
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