Dès qu’un mot ironique se trouvait au bout de sa langue, Ottilia le lançait dans la conversation. À cause de cette verve, elle avait été exilée
par les aristocrates de sa ville et envoyée au royaume du Nord. On ne s’intéresserait guère à une telle broutille, si cette même Ottilia n’était
devenue reine. Comment cela arriva-t-il ? Ce serait trop long à raconter. Mais cela eut lieu et le plus intéressant reste à dire.
Ottilia avait un magnétisme extraordinaire, un don, une personnalité. Elle avait conquis un trône par ses grandes actions, elle s’y maintenait grâce à des qualités éminentes. La vie
n’était pas difficile durant son règne. Son code de lois protégeait la liberté des femmes.
Le plus beau trait de son caractère était l’amour qu’elle avait pour le peuple. Son cœur l’attirait vers les paysans, les artisans, les ouvriers… Pourtant tout le monde se plaignait d’elle. Les
habitants de sa ville natale l’avaient méprisée en dépit de ses capacités. Les citoyens de son royaume la dénigraient malgré ce qu’elle avait accompli.
Avec des pouvoirs considérables, et par conséquent avec des courtisans, elle gouvernait avec sagesse, respectant ses engagements à l’égard de ses sujets. À travers son altruisme, qui embellissait
ceux qu’elle aimait, perçait un vif discernement, non dépourvu de causticité. On lui attribuait un courage à toute épreuve, du talent dans les affaires, de l’intelligence, de la diplomatie…
Ottilia avait aidé les hommes les plus éminents de son époque. Elle avait réalisé d’excellentes choses. Mais de tous côtés fusaient les critiques,
les mensonges, cela afin de satisfaire ce besoin fatal d’être médisant.
En outre, par certaines de ses idées, elle avait encouru l’indignation des religieux et perdu l’estime des traditionalistes. Ottilia reportait
dans ses travaux la rage que lui inspirait l’ingratitude.
Cependant le Royaume nordique avait une loi incontournable. Après dix années de règne, la reine devait abdiquer en faveur d’une personne plus jeune. La future souveraine paraissait pressée de
succéder à Ottilia.
Swanhilde, tel était son prénom, semblait digne de ce rang. Il était difficile d’être plus belle, mieux faite, plus vive et séduisante. Un poète aurait vu en elle luire une étincelle ! Mais
ses lèvres finement ciselées exprimaient le dédain et refusaient les baisers. Swanhilde avait tant d’attraits qu’on oubliait combien elle était
insensible.
En moins de rien les deux dames furent rivales au point qu’elles s’entr’appelèrent « ma chère fille » et « ma chère mère ».
Pour fêter le départ d’Ottilia, ducs et duchesses, comtes et comtesses, bref tous les gens de noblesse, furent invités dans le féerique domaine du
Nord. Le peuple – rebut d’une société, bête monstrueuse à plusieurs têtes qu’on ne peut décrire en quelques mots – n’était pas convié. Swanhilde, femme de règles et de traditions, avait refusé sa
présence. Celle-ci déployait des efforts touchants pour donner
une réception d’adieu parfaitement hypocrite.
Le bruit selon lequel Swanhilde organisait une fête somptueuse s’était répandu au-delà des limites du royaume, parvenant jusqu’à la ville natale
d’Ottilia, où l’on ignorait sa véritable identité. Les hobereaux se mirent aussitôt en route vers l’éblouissant palais, dont la façade paraissait
s’élever jusqu’aux cieux. Un discours était annoncé au
programme. Il est probable que ces hôtes imprévus s’en seraient bien passés.
Ottilia les accueillit de la meilleure grâce du monde. Elle souriait mais ne saluait pas. Du reste, elle savait à quoi s’en tenir sur ses anciens compatriotes. Peut-être même les
maudissait-elle.
Elle était superbe à voir dans sa tenue d’apparat. On n’aurait pu dire qu’elle était belle, suivant les canons de la beauté ordinaire, mais son charme pénétrant ravivait les cœurs. Il
était tout entier concentré dans ses yeux, qui semblaient un résumé du ciel.
Elle portait dans les cheveux un diadème qui scintillait. À ses doigts brillaient un rubis, une perle et des diamants. Sa tunique pourpre se courbait en draperies élégantes, jusqu’à ses pieds,
suivant les inflexions de sa taille. La magnificence qui
l’environnait faisait partie de son pouvoir, ses richesses exerçaient une véritable ascendance.
C’était une femme d’allure quelque peu solennelle. Elle avait l’air de ne jamais s’être abaissée devant quiconque et de ne rien devoir à personne. Par la délicatesse de ses traits amaigris, sa pâleur consumée, elle ressemblait plus à une
apparition qu’à un être de chair. C’était malgré tout une philosophe qui aurait gardé le désir de plaire. Son activité mentale était continue, passionnée.
Lorsque tous les invités furent entrés dans la salle à festoyer, où une fontaine développait sa cascade d’eau et de marbre, près de mille personnes se mirent à table. Ottilia était passée la
première, donnant le bras à son héritière, qu’elle avait placée sur son trône doré. Puis, cette reine calme et réservée, à la souffrance secrète, s’était assise à sa
gauche.
Une surprise avait été ménagée. On vit soudain s’élancer des cygnes, jusque-là captifs sous des papillonnages de fleurs. De leurs grandes ailes blanches, ils soulevèrent des bouquets de roses et
répandirent leur parfum sauvage. Le lieu présentait ainsi un magnifique tableau ; mais les invités ne s’y intéressaient guère. Ils étaient peut-être blasés par ce genre de
spectacle ou alors leur appétit les occupait plus que tout le reste.
Au milieu des rires d’incompréhension barbare, Ottilia promena sur la foule un regard profond. Elle observait les costumes, les robes, les bijoux de ses convives, mais elle ne voyait pas leur
élégance. Ils dévoraient avec des dents jaunes de tartre le plus copieux, le plus friand des banquets. Ils se gorgeaient de viandes, attaquaient avec ardeur les civets de lièvre et brouets
d’anguille, les salaisons, grosse chair, veau et perdrix, tanches bourrées à la sauce chaude, les tartes sucrées…
Le vin le plus savoureux coulait à présent de la fontaine. Tous s’empressèrent de lui dispenser des éloges. Ils s’enivraient pour prouver leur
sincérité. En revanche, ils touchaient à peine aux coupes ouvragées, remplies de framboises qui semblaient des éclats de corail. Ces fruits n’éveillaient nul sentiment de délice parmi les
surnourris. C’était là une sobriété dont de fins gourmets leur auraient été reconnaissants.
Les hôtes buvaient abondamment et discutaient très haut. Un certain ton nasillard donnait à leurs palabres la sonorité d’un babil de pies. Ces conversations ennuyaient Ottilia, la blessaient presque. Elle éprouvait du dégoût à écouter la bêtise parler si fort. Ces gens, qui n’avaient rien au plus profond d’eux-mêmes, étaient envieux de tout. Or le palais
d’Ottilia passait pour le plus beau du monde. Que de richesses étaient là ! Meubles de bois de rose, vases du Japon ou de Chine, vitraux, sculptures grecques, rien n’y manquait. Les murs
étaient garnis d’estampes et de tableaux qui les embellissaient singulièrement. Des lustres majestueux illuminaient les salons de mille feux. Dans les chambres brillaient des trésors
d’argenterie ; c’était là une magnifique collection.
À l’étage, une bibliothèque était ouverte chaque jour aux poètes. Ils travaillaient sur des pupitres d’harmonie qu’on ajustait chez les luthiers. On trouvait là tous les chefs-d’œuvre
d’intelligence, de délicatesse, de recherches… La reine passait chaque nuit de sa vie parmi les livres enluminés. À l’aube, elle sortait boire une tasse de soleil. Dans son jardin
d’agrément poussaient des plantes merveilleuses. Malgré le froid, toutes les fleurs étaient là dans leur plus bel épanouissement.
Elles étaient les interprètes des sentiments de la reine : « Ma constance sera récompensée », affirmaient ses anémones ; « Mon
cœur est heureux », disaient ses azalées ; « Je me souviens de vos mépris », menaçaient ses basilics.
Dans le feuillage lustré, les fruits avaient l’éclat de verres de couleur. Les grands roseaux d’un vert tendre, agités par quelque souffle qui emmêlait leur chevelure légère, se dressaient comme
des queues de paons en panache.
Oui, tout était
étudié dans ce parc orné de glaciers noirs. Il était si vaste que les jardiniers eux-mêmes n’en connaissaient pas la limite. Si on marchait très, très longtemps, on arrivait à une forêt avec des arbres enneigés, un lac
gelé, et l’herbe glacée qui se brisait sous les pas. Dans les branches habillées de blanc, comme autant de mariées, vivaient des rossignols féeriques.
Quoiqu’elle ait bien d’autres soucis, Ottilia restait silencieuse à écouter leur gazouillement céleste. « Que c’est
ensorcelant ! », songeait-elle avant de revenir à ses affaires. À part les beautés de la nature, la reine n’avait devant elle que le spectacle de la mesquinerie humaine. Toujours entourée d’hommes avides et insatiables, elle n’entendait que
de stupides calomnies. Était-ce pour cela qu’elle aimait tant la musique ? Celle-ci consolait ses oreilles. Ottilia adorait les œuvres de
Sibelius, surtout lorsqu’elle était fatiguée des luttes de la vie.
Vers la fin de la soirée, une foule de violonistes et de flûtistes, suivie d’autres musiciens, pénétra dans la grande salle. Ottilia, à qui
Swanhilde demandait la raison de tant de préparatifs, dit que c’était pour fêter ses retrouvailles avec des amis d’enfance et ses adieux à la cour. Elle leur réservait bien
d’autres surprises.
Après son jardin, ce que la reine aimait le plus au monde, c’étaient les animaux. Elle avait pour compagnon un chat nommé Cout’chou, créature vraiment
fabuleuse. Une tâche fauve étoilait sa fourrure
de velours, d’un noir si profond que la lumière ne la lustrait pas, mais s’y absorbait, comme l’eau dans la terre qui la boit. On pressentait une force magique dans l’ambre jaune de ses yeux,
pleins de mystères nocturnes. Tandis que ces parcelles de lune scintillaient, leur éclat pénétrait jusqu’aux funèbres solitudes de l’âme.
Cout’chou avait pour trait distinctif une sagacité étonnante. S’il ne s’agissait pas d’une bête, on emploierait même le mot « psychologie ». Il restait d’ordinaire sur son
arrière-train, sa queue glissée sous lui, et ne ronronnait jamais. Il souffrait en effet d’une terrible maladie : il discernait les bas instincts,
le noir mystérieux des cœurs, et cela lui enlevait toute illusion.
Cette particularité était très utile à sa maîtresse. Avant de connaître Cout’chou, la vérité n’était jamais nue à ses yeux. Elle ne la voyait qu’au travers de masques et de
déguisements. Jadis, pour mieux connaître les hommes, Ottilia jetait quelques louis d’or par les fenêtres du palais. Comme une armée de fourmis diligentes, tous se déployaient aussitôt, fouillant ici, regardant là, et partout !
Deux baronnets millionnaires voulurent un jour s’emparer d’une même pièce, et une rixe éclata. Cela divertissait la souveraine. Son comportement ne s’appelait
pas cynisme. En termes de cour, c’était malice tout au plus.
Ottilia parlait alors de manière tranchante à ses courtisans : les philanthropes désabusés s’expriment souvent d’un ton bref. Mais ces caprices, dont elle s’amusait autrefois
amèrement, d’eux-mêmes s’étaient consumés. Aujourd’hui, elle éprouvait du mépris pour ces jeux puérils. Depuis qu’elle s’était liée d’amitié avec le chat, et qu’elle bénéficiait de son incroyable pouvoir, ses manières avaient changé. Après avoir
observé les rides de leurs âmes, elle avait adopté à l’égard de ses semblables une attitude tristement indulgente.
Toutefois, face à ses anciens concitoyens, d’humiliantes images la visitaient. Son cœur adressait d’horribles grimaces au passé. L’ingratitude de ses sujets avait en outre exaspéré ses rancunes.
Ce qui s’était assourdi en elle était voué à s’illuminer d’étranges feux, blafards et violents. Ses efforts pour paraître gaie étaient trop évidents. Elle parlait d’une voix brisée et semblait anxieuse de finir une fête qui la mettait en
fureur. La nuit paraissait interminable pour cette souffrance en éveil…
Absorbée dans ses sensations, elle découvrait en soi des rêves de vengeance et vivait un moment de haine, comme tout le monde en connaît. C’était pourtant un sentiment auquel la reine croyait
avoir renoncé depuis des années. Suivit une brève période
d’accalmie. L’ivresse de sa colère s’amortit peu à peu, et Ottilia resta là, n’éprouvant plus que du dédain. Après un travail sévère sur sa propre
personnalité, une idée traversa l’esprit de cette femme, laquelle avait développé une prodigieuse faculté d’invention.
Cependant, de toutes parts, un murmure admirateur entourait Swanhilde. La flatterie donnait de la noblesse à cette souveraine qui aurait eu du mal à situer son royaume sur une carte. Elle avait
une foule infinie d’admirateurs qui lui témoignaient une grande déférence, presque de la servilité. L’amertume d’Ottilia voyait sans doute un courtisan dans chacun de ceux qui l’approchaient.
Mais il y en avait encore trop sans compter ceux-là. Jeunes et
vieux, hommes et femmes, c’était une adoration générale et sans exemple, le poison de la flatterie. On ne connaissait déjà plus Swanhilde que sous le nom de « noble
majesté ».
Cette émotion unanime la flattait. Elle se jetait dans des formules accueillantes où les naïfs apercevaient l’expression d’une sympathie instantanée. Avide de bonheur, elle riait beaucoup et même
un peu trop. Tout juste n’oubliait-elle pas Ottilia, assise à ses côtés. Celle-ci avait envie de s’en aller quelque part, de disparaître. Elle aurait aimé une petite maison, pourvu qu’elle y soit seule avec ses pensées et que personne ne sache où la
retrouver. La jeunesse de Swanhilde et toute cette gaieté la déprimaient.
Il est regrettable qu’une telle personne, dont l’âme s’accordait à la nature et qui aimait la méditation, soit encline à la jalousie. Mais pouvait-il en être autrement face à cette orgie de
flagorneurs ? Le caractère humain est ainsi. Ottilia fixait sur l’assistance ses yeux rayonnant d’une lumière brûlante. Des plis circulaires se dessinaient violemment sur son front, même sa chevelure semblait en suivre
les ondulations. On aurait juré qu’elle voulait déchiqueter tous ces gens - au moins les humilier.
Une reine ne pleure pas en public ; elle en souffre d’autant plus. Tandis qu’elle prenait un air indifférent, en femme qui renonce à s’étonner, Ottilia allongea la main et dégusta une petite
collation de fruits. Sous cette insouciance
désespérée, elle ricanait d’inimitable façon. La vie qu’elle menait, les reproches constants, sa sensibilité maladive, tout cela lui avait mis les nerfs à vif. Ses pensées lui paraissaient
effrayantes.
Après l’énorme dîner, la conversation générale se fragmenta. Rien de distinct ne s’entendait dans le bruit de ces voix aux timbres aristocratiques. Il était minuit et les hommes, alourdis par
leur repas, sommeillaient pour la plupart. Un cri de rage les
réveilla.
Ulcérée par ce qu’elle voyait ou se rappelait, il devenait impossible à Ottilia de résister au besoin de se venger. Soudain les bougies s’éteignirent, ce fut l’obscurité complète. Tout paraissait environné par
une atmosphère noire, flottant sur l’extérieur des choses.
Ottilia caressait son chat qui, très étrangement, portait des lunettes aux verres fumés. Quand elle les retira, le doux regard de Cout’chou fit briller tous les yeux. Il pénétra l’âme des
gens, effaça le prisme trompeur de leur apparence, les révéla tels qu’ils étaient et exhiba des monstres. Cout’chou sondait les reins et les cœurs, savait juger quels instincts ou désirs étaient à
l’œuvre dans un acte. Il déployait pour cela une puissance de perspicacité surnaturelle. Cout’chou avait aussi le pouvoir magique de dégager de la conscience les figures qui habitaient l’âme,
puis de les matérialiser.
Une sombre clarté se répandit autour des assistants. Elle les enveloppa de ses rayons de ténèbres comme d’un vêtement. Cette lumière pénétrait les corps les plus épais et leur donnait une
phosphorescence spectrale. Chacun montra alors sa face cachée. Les aristocrates semblaient auparavant des gens convenables et distingués. Mais celui qui les
regardait maintenant voyait bien ce qu’ils étaient vraiment. Les faisceaux lumineux éclipsèrent l’éclat des feux d’artifice, les cris d’horreur étouffèrent la musique, l’allégresse générale fut balayée par
la panique.
La clairvoyance d’un être magique examinait les cœurs, les transperçait et en faisait sortir le fiel. Tous les assistants devinrent alors les marionnettes d’un monstrueux spectacle… C’était
effrayant ! La duchesse de
Mède - cette marâtre hargneuse, d’une méchanceté sournoise - vit des pattes d’araignée pousser hors de son corps. Il en sortit de toutes les coutures de ses vêtements !
Leurs extrémités étaient d’ignobles guêpes venimeuses, symbolisant les tentations agressives, obsessionnelles, d’une sexualité
refoulée.
L’époux de cette matrone insatisfaite se transforma en effroyable créature, avec l’œil d’une carpe et le teint d’une courgette, la crête
d’une poule et la peau d’une limace. Il paraissait une aberration de la nature due au croisement d’espèces différentes. Qu’il était hideux ! Sa lèvre inférieure pendait jusque sur sa
poitrine obèse. Ses jambes avaient terriblement enflé et ses varices crevaient comme des bulles. Malgré cela, sa femme posa sur lui un regard de désir et passa sur ses lèvres une langue fourchue. Des
fourmis en profitèrent pour sortir de sa bouche.
Après un mouvement d’effervescence, le délire souffla sur la foule ! Cout’chou ôtait à chacun son masque. Un prince à gueule de chien vomit, à cause des émotions éprouvées, un pâté de chair humaine
qu’il renifla avec intérêt. Cela lui semblait être du meilleur goût et sentir le lilas. Un peu consolé par cette saveur nouvelle, il regarda sa fille. Elle était bigote, c’est-à-dire laide et
maussade, avec des seins flétris. Les traits de cette
grenouille se déformèrent. Ils coulaient comme de la cire, mollissaient, et très vite les narines entrèrent dans la bouche telle une hostie. Elle cracha alors une prodigieuse quantité de
blasphèmes et d’obscénités, pendant que sa poitrine devenait énorme et violette. À la moindre caresse, jaillissait de ses tétons un liquide répugnant.
Voici deux autres nobles, l’homme et la femme, ayant passé ensemble un quart de siècle, sans s’être jamais dit autre chose que des banalités. Correctement disloqués, ils s’aperçurent tout à coup
dans la lumière et ne se reconnurent pas. Il est vrai que leurs beaux vêtements étaient souillés de boue et de vomissures. Tels des coqs sur un
tas de fumier, ils restaient pourtant aussi arrogants l’un que l’autre. Ils ne pouvaient se lasser de se contempler et
se rejoignirent soudain dans un hideux baiser. Leurs nez, qui s’étaient allongés, les gênaient pour cela. Monsieur était agité de frissons voluptueux ; Madame lâcha un gloussement de poule, son rire habituel. Il hennit comme un étalon, tandis qu’elle fermait ses yeux pourris par le pus, savourant tous deux une béatitude infinie.
Plus loin, un enfant considérait les parties de son corps, comme s’il avait cherché à deviner l’époque certaine de son malheur. Pauvre chérubin ! Il était si gentil, si blanc, si frais… mais bientôt… Cette mignonne créature ressemblait en fait à son grand-père. Corps menu, cheveux clairs, bouche
édentée, défaut d’élocution, niaiserie, absence de mémoire, tout les rapprochait.
Scène intense où l’émerveillement se mêlait à l’effroi. Une charmante adolescente - moitié oiseau, moitié poupée - se mit à vieillir si vite qu’on la crut centenaire. Le pinceau du temps avait
chassé l’éclat d’une séduction juvénile. Il avait creusé à la place des traits rudes dans sa physionomie. Elle leva au ciel sa main flétrie. Cette petite avait les aisselles remplies de furoncles.
Égoïste, immature, cruelle, elle possédait les grâces pourries de l’enfance et de la
vieillesse. Des ordures répugnantes poussaient sur sa figure comme des verrues. Son cerveau avait carrément enflé et sortait de ses
oreilles.
Une sensation de frayeur s’empara de l’assistance. On entendait partout un bruit confus de voix qui s’expliquait facilement dans une situation aussi alarmante. De l’ordre initial ne restait même plus les apparences… On aurait de la peine à se figurer le désordre qui régnait. Du
côté de l’orchestre, c’était une « véritable vermine » qui jouait maintenant du
violon. Il y avait aussi un vieux corbeau, l’ancien médecin de la cour, qui avait assuré son existence en tirant parti des craintes, de la bêtise et des maux d’individus aussi misérables que
lui.
Des êtres étranges, composites, firent partout leur apparition. On ne reconnaissait pas tous les visages. Certains étaient livides, avec leurs crocs aigus ; d’autres, la tête dans une
marmite, continuant à profiter du festin. La plupart des participants à la fête ne savaient quelle contenance prendre... Figés de peur, ils voyaient les yeux de Cout’chou plonger en eux, ouvrant le fond de leur être
intime. Une sueur froide couvrait leurs tempes. Ils voulaient s’éloigner, mais leurs pieds s’enracinaient au sol.
Ils prirent bientôt les formes d’animaux en proie au désespoir et à la fureur. Les terreurs de leur âme se précipitaient en cohortes hurlantes. C’était un incessant défilé de babouins buboniques
et de crapauds bossus. Oui, le public qui se pressait là
présentait des aspects bien divertissants. Cette bouffonnerie, jointe à tant de figures étonnantes, faillit provoquer l’évanouissement de Swanhilde. L’étonnement paralysait cette jeune beauté. La rougeur qui l’avait
animée fit place à une pâleur mortelle. Un dragon à trois yeux rampait vers elle… c’était son amant, le très séduisant Virgile, duc du But.
L’horreur de ce spectacle, l’ignorance sur la manière dont il se finirait, et l’extraordinaire phénomène qu’ils contemplaient, tenaillaient les gens d’une angoisse panique. Ce palais grouillant
était un zoo de créatures agglomérées ; un marécage de crapauds et de limaces gigantesques. Certains s’y noyaient dans des tristesses incroyables, dans d’inconcevables douleurs. Malgré l’impression de confusion totale, d’autres pensaient
à tuer le chat. Cette idée enchanta la majorité des assistants
qui la considéraient comme de toute justice. Ils n’aimaient pas qu’on se joue d’eux.
Cout’chou faisait à présent sa toilette, polissant ses poils avec sa langue. Il se gratta, bâilla et détendit ses pattes. Il restait auprès d’un moineau, sans l’ennuyer, et celui-ci se sentait
bien à côté de lui. Il y a en effet un certain charme à se trouver près d’un être dangereux, surtout lorsqu’on le sent très calme. Cet oiseau était en outre un peu philosophe. Il observait les
hommes et étudiait des créatures aussi curieuses.
Tandis que ces scènes avaient lieu, Ottilia était immobile telle une statue parmi les
âmes qui tournoyaient. Son regard d’acier était celui d’un juge. Chaque invité la regardait avec l’agitation d’un malheureux qui touche au moment de sa
sentence.
Elle prononça ainsi de la façon la plus implacable : - Chacun de vous, en contemplant son voisin, perçoit ce qu’il est
réellement. Car vous ne voyez pas votre propre aspect, vos vices, mais vous distinguez ceux des autres. De même, l’être le plus borné est clairvoyant sur les défauts d’autrui. Ma conclusion est que vous devriez voir en vous,
comme vous apercevez les torts de vos semblables, et leur pardonner ainsi que vous excusez vos erreurs. Apprenez à discerner la faiblesse de votre nature : vous serez plus tolérants
envers les individus et peut-être les aimerez-vous. Vous comprendrez que, si connaître la société suscite le mépris, la connaissance de soi engendre
l’humilité. Les plus intelligents d’entre vous seront dès lors ceux qui se moqueront doucement d’eux-mêmes.
Son visage n’était pas seulement grave mais illuminé. Sur ses lèvres errait le demi-sourire d’une magicienne habituée à étonner autrui. Elle énonçait ces choses d’un air pénétré mais riait sous cape, car ses convives arrogants ne
payaient pas de mine. Assurément, on ne saurait faire l’éloge de son éducation. Son pouvoir
- ou pour mieux dire leur soumission - l’autorisant à beaucoup de libertés, elle avait pris celle de les ridiculiser.
Un silence crédule accueillit cet étrange toast. Plusieurs l’écoutaient en mastiquant, avec des apparences de ruminants. Cette leçon de morale goguenarde s’accordait mal avec leur
orgueil. D’autres, qui
pourtant se haïssaient, serrèrent les rangs comme sous la menace d’une effroyable griffe. Ils étaient accablés de lâcheté. À cet instant tous auraient juré qu’Ottilia était
Dieu déguisé ou un de ses anges. Aussitôt ils éprouvèrent un soulagement, une sécurité. Ils n’étaient plus seuls, une présence surnaturelle les environnait. Sa sainteté était
prouvée par ses dons merveilleux ; les miracles naissaient de ses mains. Sa parole sacrée versait un baume sur le désespoir… qu’elle avait causé.
La voix d’Ottilia devint sépulcrale : - Si une reine a perdu l’estime de son peuple, et qu’elle est dégoûtée de lui, le mieux est de se séparer. Je pars et vais à
la rencontre de moi-même. Cout’chou, Cout’chou ! appela-t-elle du ton amical qu’elle savait prendre en donnant à ses traits un air bon.
Alors le chat tourna la tête, ses yeux se fixèrent sur la reine. Son regard, ce rayon de lune, traversa la figure d’Ottilia, comme si elle était transparente. Soudain un cri immense ! Des
bras tendus, des yeux effarés où la vision de la mort passa tel un éclair.
Ainsi que toute personne au monde, Ottilia avait une personnalité multiple. Cout’chou s’en tint
aux meilleurs aspects. Quand sa prunelle aiguë pénétra sa conscience, il y mêla une certaine indulgence, peut-être de fins calculs, une once de psychologie, mais sans trop de parti
pris. Comme une seule pensée, énigmatique à elle-même, l’âme
d’Ottilia jaillit et s’éleva vers le ciel.
Quittant ses habits terrestres, la souveraine se transformait en formes étonnantes. Elle changeait d’aspect toutes les secondes ! À cause de la luminosité, chacun ne voyait qu’une partie de
cette apparition et percevait mal les couleurs. Tel spectateur voyait un brouillard de pluie ; tel autre, une vague étincelante qui prenait des
teintes rouges, violettes et bleues. Ottilia fuyait dans les profondeurs nocturnes ; le firmament renvoyait son image
mystérieuse semée d’un or verdâtre. Elle rayonnait dans l’obscurité du dôme céleste, au milieu des étoiles à traînes de feu, et se dispersait en légères bandes de lumière. Cette fleur de la nuit,
éclose à la clarté d’un regard, s’évaporait dans les cieux baignés de vapeurs noirs.
Sa tristesse s’était parée des ailes de l’espérance. Elle s’élança, rapide telle une fusée phosphorique qui parcourt l’atmosphère. Colérique et dévastatrice, elle explosa dans la rougeur du soir.
Elle s’apaisa dans une douce quiétude et plana sous la lune de cristal, au-dessus de la nature sauvage et de l’industrie humaine. Elle resta
suspendue, légère et éparse, dans les hauteurs de l’horizon. Elle était un fantôme turquoise, une ombre qui se déployait dans l’air.
Ottilia était devenue une aurore boréale.
Mirage de la gloire et de la beauté, substance magique embellissant l’espace, la reine semblait avoir disparu. Pourquoi ? Comment ? On l’ignorait. Les assistants, affligés de lumière,
se réfugiaient dans les ténèbres. Le sentiment d’être sorti de leur corps pour pénétrer dans un autre, d’avoir fui des apparences trompeuses pour une vérité
tangible, se dissipa peu à peu. Le charme fut soudain rompu. Les langues se délièrent et se mirent à monologuer sur cette disparition inattendue, subite,
incroyable, que personne n’expliquait. L’impossibilité d’un tel phénomène, la certitude que ce n’était qu’un rêve, rassura cependant tout le
monde.
Les hommes restèrent longtemps à vociférer. Prisonniers de leur égocentrisme, ils étaient incapables de s’écouter les uns les autres. Ils ne disaient rien : ils parlaient, parlaient… Il leur
avait pourtant été donné de plonger leur regard jusqu’au fond d’une magnifique âme humaine, sur laquelle la solitude, le malheur, les calomnies, n’avaient fait que passer comme de légères
nuées.
C ’était une belle nuit avec un
peu de vent. Le silence régnait dans un village de France. Mais soudain on entendit des miaulements. Des yeux - par dizaines, par centaines ! - éclairèrent les ténèbres d’une lumière d’or, d’émeraude et de saphirs. Les chats étaient très calmes en contemplant les cieux, on aurait cru qu’ils rêvaient. Devant
leurs prunelles, le fond noir étoilé d’argent subissait une métamorphose infinie.
La splendeur d’un paysage se révéla soudain.
Apparition du matin, Ottilia resplendissait dans le
ciel.







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