Micholas
Elwiro, ce nom en imposait. Le succès, ce n’est pas rien : l’attention des journalistes, l’intérêt des ménagères, l’estime des riches, le mépris du misanthrope. Chacun accordait les
compliments d’usage à ce célèbre écrivain, que nul n’éprouvait plus le besoin de lire, à l’exception de ma mère. Elle restait parfois plongée des heures dans ses livres, au lieu de se plaindre,
ce dont j’étais reconnaissant à Elwiro. Selon elle, il savait tout, avait des notions de tout (que des notions justement). Les textes de « ce cher Micholas » la consolaient de ses
malheurs, qu’elle croyait grands, et redoublaient sa joie, quand elle en avait. Il était son admiration et son idole. Elle s’était nourrie de son dernier roman et avait donc eu une indigestion de
bêtise.
Je ne dis pas que les auteurs en vogue témoignent de plus de talent, d’intelligence ou d’imagination. Tous ces gens-là sont de brillants idiots qui ne savent pas leur métier. L’expérience m’a
appris que la plupart sont égocentriques. Ils recherchent toujours un style et ne parlent que d’eux-mêmes : ils croupissent dans la puanteur de leur propre reflet.
Selon ma mère affectionnée, Elwiro n’était pas à l’affût de tous les vents de la mode et de la publicité ; il avait déjà trop de succès. C’était vers cet homme qu’elle
m’envoyait. Ils entretenaient une correspondance depuis des années, et elle lui avait exposé mes difficultés. Il avait alors proposé de me faire passer un entretien d’embauche. Souvent confiné chez lui par une arthrose très douloureuse, cet homme vieillissant était en quête d’un secrétaire particulier, dont l’envergure intellectuelle
serait telle qu’il pourrait l’écouter monologuer. Pour un salaire de misère, il va de soi.
Amer est le pain des autres, dit Dante, et durs à gravir les degrés d’une demeure étrangère. Surtout quand il y a de la merde sous la porte par laquelle il faut
passer.
« Et quel genre de travail crois-tu qu’un garçon comme toi peut trouver ? Qui va employer un pareil incapable ? »
- C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux.
Ma mère avait entrevu dans ce boulot l’avènement d’une condition meilleure. Sa volonté était despotique : surtout si ça la débarrassait de moi et me donnait une situation où un peu d’argent
lui irait.
Tout cela était très bien, mais ne répondait pas à mes attentes. Je ne voulais pas travailler pour Elwiro, dont je méprisais la personnalité. De là, de terribles colères maternelles ; pour
ne pas changer.
- Nettoie une bonne fois cette cochonnerie de chambre, espèce de poubelle ambulante ! On nage dans la crasse ici !
- Un être tel que moi ne nettoie pas, chère maman, il dissimule sous le lit.
Enfant, j’avais vécu isolé, n’avais appartenu à aucune troupe de gamins (il serait plus juste de dire : « troupeau »). Ils éprouvaient à mon égard une de ces antipathies de gosse,
brutales et sans raison. Ils cherchaient un moyen amusant de me torturer. Et je me laissais insulter, taper, tourmenter… Le désir de les humilier à mon tour me dévorait, mais ma dignité elle-même
ne voulait pas se rebeller.
Alors, pour me soulager, je supposais que tout était comme je le souhaitais, rêvant que j’étais devenu très beau et très fort. Je me racontais une de ces histoires insensées, que je finissais par
croire plus réelle que la réalité. Dès cette époque, j’excellais à la mythomanie.
Au fond, quand j’y pense, j’ai très peu changé ; le sort m’avait rivé dès mes premiers pas à la fonction que je devais accomplir : brebis galeuse et
bêlante.
Je n’avais pas onze ans, lorsque mon caractère montra les premiers symptômes d’une altération morbide. Je m’enfermais en moi, me taisais pendant des heures, composant de la musique avec une joie
silencieuse. Durant l’adolescence, la peur des autres me harcela – et fut seulement relayée par le dégoût de la vie.
À l’époque, mes camarades m’avaient donné un surnom : « Le pédé », car il m’était impossible d’exercer le métier d’adolescent viril. Racontés en ma présence, leurs exploits étaient
une effronterie qui les rendait contents.
Ils s’étaient mis en tête que je puais ; voilà pourquoi ils me frappaient. Une fois, alors qu’ils voulaient me lyncher à la sortie du collège, je m’étais réfugié dans les jupes de ma
mère – il me semble parfois que j’y suis encore. À cette occasion, elle avait tenu à dire ce qu’elle pensait de
son fils, cette chiffe pleurnicharde.
Ce n’était pas la tendresse qui l’aveuglait.
« Je suis si fatiguée, si nerveuse, de porter mon gamin sur le dos. »
Je vivais dans une crainte perpétuelle de son humeur coléreuse. J’étais une poule mouillée, un nain qui n’éjaculait que de l’eau claire. Maman aurait sans doute préféré que je sois une fille.
Elle aurait ainsi comblé de cadeaux sa triste enfance ressuscitée.
Un fil d’incompréhension nous attachait l’un à l’autre. Elle ignorait qu’il y avait en moi une forêt des chimères, d’incessants orages et les tours d’un palais – monde agité et beau dont l’accès
lui était interdit. Entre nous, il n’y avait qu’un silence morose, fait de griefs que je taisais, car je les jugeais irréparables.
« Ah ! pourquoi ne puis-je pas entrer dans sa tête, rien qu’une fois ? »
C’était le seul endroit où j’étais à peu près tranquille.
La moindre joie, si elle n’était pas causée par ma mère, excitait ses brusques percées de jalousie, peut-être de dépression. Je lisais dans ses yeux une sorte de peur méchante : cette
détresse des êtres dont la vie n’est qu’une source de tourments, incapables de s’arracher du chaos et insensibles à toute autre réussite. Pourtant, si je venais à mourir, elle aurait beaucoup de
chagrin pendant une semaine.
La musique était tout ce que j’ambitionnais. Un emploi chez Elwiro me permettrait peut-être de mener une existence féconde.
« Je ne sais pas s’il a jamais existé une intelligence plus fine que la sienne : on peut se fier à ses avis. Micholas est habitué par son métier à sonder jusqu’au plus profond des
âmes. »
Je savais bien qu’on ne me menaçait pas d’une contrainte effective. Ce n’était pas ce que je craignais. La puissance d’un entourage décourageant, l’habitude des déceptions, voilà ce qui
m’effrayait : et c’était avec ce péril que je devais tenter le combat.
– Mais attention ! Me voici arrivé. Rien ne va plus ! Les jeux sont faits !
Et je me demandais à voix haute, en me tordant les mains, tant était grande mon appréhension : – Que vais-je dire ?
Par où commencer ?
C’était dans cet état d’esprit que je boitais vers l’entretien. Je trottais, l’échine pliée, comme un âne, le long de la très vaste maison d’Elwiro – demeure de style néoclassique installée à
contretemps dans un quartier d’affaires.
Aussitôt l’image d’une jeune femme surgit à la fenêtre du bâtiment. Je trébuchai, il me sembla tomber dans un abîme creusé avec une pioche de
cimetière, je voulus crier, et me retrouvai à étreindre le bitume. À cet instant me parvint le son d’un orchestre lointain. Face à ce fait vraiment étrange, je restai prostré, le cou dans
les épaules.
– Il faut que tu sois calme. Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu fais ? Relève-toi, imbécile ! me sermonnais-je en m’activant enfin.
Je me soulevais avec précaution et sentis en moi une force que la maladie n’avait pas épuisée. Le délire était passé, c’était bien la réalité qui
recommençait.
J’arrivais chez Elwiro presque en retard.
D’ordinaire, exact comme l’aurore, je ne manquais jamais l’heure de me moquer d’un poseur. Celui-ci se tenait là comme un point d’interrogation. Son uniforme de sous-fifre lui donnait une allure
comique. Je pensai m’en amuser à l’occasion. Pour le moment, il m’examinait de la tête aux pieds. Il n’y avait aucune trace de politesse dans son regard. C’était une figure assez farouche et
renfrognée, des cheveux grisonnants, l’œil hypocrite.
Cet homme illustre devait à son talent formidable l’éminente position qu’il occupait : domestique de Micholas Elwiro. L’objet principal de sa vie consistait à servir un
fumiste.
Cet animal monstrueux et abject était très heureux, car le songe enchanteur de l’imbécillité se fixait dans son cerveau. Il en va autrement pour ceux qui ont des rêves sans
illusion.
– Monsieur ? dit-il avec une supériorité puérile.
Puis il me toisa avec insolence. J’avais donc l’air si minable ? Mon impuissance à le remettre à sa place s’étira en un long bâillement.
– Mmmh, entretien, avec mmmh Elwiro, bonjour !
Ce dernier mot était un simple effet de l’amabilité. J’avais dit le reste timidement, comme on sonne à la porte d’un psychopathe. Devoir dire « bonjour » suffisait à me donner l’envie
de m’aplatir contre un mur. Je ne parlais que très bas, car il me semblait avoir dans la bouche quelque chose de pâteux, ma langue peut-être.
J’attendais la réponse du majordome ; il garda le silence, mais cela en disait assez.
– Très bien, Monsieur. Quel-est-donc-votre-nom ?
Ce genre de personnage avait l’habitude d’humilier tous ceux qui ne pouvaient pas cogner. Il m’avait dit « Monsieur », ce qui était grotesque et déconcertant. Mais pourquoi se gêner,
n’est-ce pas ? Tout est permis avec Sunny. Gentil crétin. Ils verront pourtant...
J’admire messieurs les hommes : leurs défauts leur paraissent des minuties, alors qu’ils regardent ceux d’autrui avec un microscope. S’ils apprenaient à voir l’infirmité de leur nature, on
pourrait espérer qu’ils comprendraient mieux leurs semblables. Mais l’être humain est plutôt enclin à transférer sur son voisin ses propres abus.
Celui-ci souriait comme tous ceux qui me rencontraient.
« Ouais, ouais, c’est pas la peine de me reluquer comme ça, et ce n’est pas non plus la
peine de ricaner. Tu parles d’un domestique ! Il y a vraiment de quoi rigoler. Gredin visqueux ! Un larbin, oui, et typique en plus, en plus ! »
En théorie,
c’était le moment ou jamais de flanquer à cet impertinent un coup de pied aux fesses, mais j’avais beau être hargneux, j’étais affligé d’une tendance à la lâcheté. Quelle honte de subir et de ne
pas manifester la moindre réaction…
J’étais obligé d’entrer dans cette maison et d’y paraître comme inférieur ; j’allais subir un interrogatoire. C’était une torture ; mais je tendais mes forces pour prouver ma
valeur.
Imaginons un jeune homme beau, intelligent, drôle, brillant, et songeons maintenant à son contraire. Rien d’imposant dans ma piteuse personne. Je n’avais pas beaucoup grandi, ayant l’apparence
d’un enfant. Mes traits étaient inachevés ; je semblais à peine ébauché. J’étais pourtant marqué par le regret, les rêves inhabités, des passions consumées, les illusions déplumées et tutti
quanti.
J’avais l’aspect de ceux qui savent leur malheur durable, tellement malchanceux que mon ange gardien avait jeté l’éponge. Comme l’a écrit un philosophe quelconque, le plus grand empire qu’on
puisse avoir, c’est l’empire sur soi-même. Je n’avais rien d’impérial. En fait, j’avais juste la même taille que Napoléon tout en étant beaucoup – mais beaucoup – plus bas sur l’échelle
humaine. En conséquence de ma vie très sédentaire, presque celle d’un invalide (ce que j’étais selon plusieurs points de vue), je
possédais très peu de musculature. Je donnais l’impression de souffrir d’une difformité, même si je n’exhibais pas de malformation précise. Cette faiblesse était un facteur important de la peur
que reflétaient mes yeux : peur d’autrui, de la vie.
Un observateur superficiel, me jetant un bref regard, aurait conclu que j’étais un gamin niais et faible. Un individu plus perspicace, et examinant bien mes traits, aurait eu un moment d’hilarité. On se doute qu’avec un tel physique aucune femme n’aspirait au rare mérite de ma conquête :
dommage, la plupart auraient réussi.
En quoi réside le charme ? Qu’est-ce que cette mauvaise aura qui entoure certains individus et fait qu’ils déplaisent ? Quelle en est l’origine ? J’ai passé des heures à la
chercher.
L’isolement m’avait façonné à son image. La présence d’un homme – d’un seul – entravait aussitôt ma façon d’être. J’étais capable, en tête à tête avec moi, d’imaginer des traits d’esprit, des
réparties à des phrases que nul n’avait prononcées, fulguration d’une sociabilité intelligente sans personne à la ronde. Mais au milieu des gens… Bref, j’avais une sale
tête. Ça ne faisait rien, j’étais très mal ainsi.
Le bourgeois majordome avait des yeux d’une rougeur éclatante où je distinguais quelques veines bleues. Très étrange. Cela venait peut-être de la chaleur que son corps éprouvait auprès de ses
fourneaux. Il était affreusement laid, mais pareille laideur est naturelle à cet âge.
« Ne lui prête pas attention, m’aurait intimé ma mère. C’est le niveau smic, ces types-là ! »
Si seulement j’avais pu être seul dans ma chambre, mon « coin tranquille », à travailler au milieu de mes vinyles… J’aurais voulu m’enfuir, partir vers un endroit quelconque – cabane ou
désert – qui, par-dessus tout, ne soit pas cet endroit-ci.
J’entrais dans un salon, sans savoir très bien, ainsi que cela m’arrivait toujours, comment je devais me conduire. La maison était magnifique ou du moins me parut telle. Partout, des tapis, des
meubles dorés qui avaient l’air de provenir d’un héritage royal, des bibelots luxueux. Aux murs étaient accrochés des tableaux dont le sujet aurait été jugé très indécent par ma mère. Ouais, tout
cela faisait assez lupanar.
« Et toi, combien de temps te faudra-t-il encore attendre ? »
Ce luxe me semblait déplacé, puisque je n’y prenais aucune part.
– Normal, marmonnai-je, je ne suis pas fils de bourges et n’ai escroqué ni rançonné personne.
« Tu désires la richesse, une belle maison et la célébrité ? Il faut mettre à l’œuvre des leviers plus solides et des trames plus
complexes. »
J’arrivais enfin à la pièce la plus hideuse de ce magnifique appartement. Et me voici dans un fauteuil, où personne ne m’avait demandé de me mettre.
À peine installé, l’air anormalement chaud se condensa et prit la consistance d’un homme. Sa physionomie était sarcastique. Il était au téléphone et éclatait de rire à chaque instant. Sans dire
une parole, il me fit signe de patienter. Je baragouinais une formule polie et promenais mon regard. Il y avait là une bibliothèque gothique où se trouvaient tous les ouvrages de Micholas Elwiro.
Apparemment, ce monsieur s’appréciait beaucoup. Ses derniers livres étaient pourtant infâmes et dégoûtants ! Les aurais-je ouverts, il en serait peut-être sorti un cafard
effrayé.
« Mais comment va-t-il te recevoir ? s’interrogeait ma mère la veille encore. Tu as un comportement si bizarre... »
Je patientais, avec le secret espoir qu’Elwiro aurait un empêchement et que je pourrais repartir, la conscience au repos, mais je n’eus pas à attendre longtemps. L’inconnu raccrocha et prononça
avec une tranquille certitude :
– Sois le bienvenu, Sunny. Tu veux bien que je te tutoie ? C’est que je pourrais presque être ton père…
J’avais honte de me voir traiter aussi familièrement, mais fis preuve de bonne éducation :
– Roui.
J’étais bien obligé, par politesse, de dire oui. Jamais réponse ne fut plus hypocrite ! Il y avait là un geste qui m’humiliait. Cet homme, qui m’abordait en bon camarade, me parut en réalité
méprisant. J’aurais préféré de la réserve, attitude plus respectueuse.
L’autre se rendait compte de l’impression qu’il produisait. Tout éminent égocentrique qu’il soit, il devait être assez fin pour deviner ma fierté poussée à l’extrême, ma pudeur blessée. Ce
personnage me parlait cependant avec une familiarité étudiée.
J’étais face à Micholas Elwiro.